Leur insolence pourtant, leurs railleries, les faux respects dont elles sont entourées, tout cela devrait leur servir de sauvegarde, et reste sans force devant leur curiosité, leur sensualité, et cette présomption qui les porte à s'exposer, en se croyant capables de se ressaisir.

Les trois premiers personnages sont: Valmont, Mme de Merteuil et Mme de Tourvel.

Valmont est le Don Juan de l'époque, si l'on peut remonter à ce héros presque mythique de la Séduction et du Blasphème. Ses modèles les plus rapprochés sont Lovelace dans les imaginaires, et parmi les individus réels, vraisemblablement le maréchal de Richelieu, son fils Fronsac, Lauzun-Biron. Lovelace est le produit d'une race plus forte, plus hardie, de l'athlétisme anglo-saxon. Par là il dépasse Valmont, qui est surtout homme de salon, et dont les goûts, les sentiments, l'esprit sont plus étriqués, mais avec plus de souplesse, et plus de grâce. Tous deux d'ailleurs dans l'amour ne cherchent que le charme de longs combats, et les détails d'une pénible défaite.

Les ressorts de Valmont sont le besoin du plaisir, la vanité, l'impudence, l'égoïsme féroce. Il commet des noirceurs inutiles; il se complaît à des intrigues basses. La lecture subreptice des lettres de la Présidente, la comédie de charité organisée pour frapper son imagination à travers son cœur; et surtout le viol à demi consenti de la jeune Volange, voilà des actes de pure dépravation.

Il a d'ailleurs le goût de l'observation, son tableau des gaucheries du jeune chevalier de Malte est joliment tracé: «Puisque vous commencez à faire des éducations apprenez à vos élèves à ne pas rougir et se démonter à la moindre plaisanterie, à ne pas nier si vivement pour une seule femme, ce dont ils se défendent avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur encore à savoir entendre l'éloge de leur maîtresse, sans se croire obligés d'en faire les honneurs, et si vous leur permettez de vous regarder dans le cercle, qu'ils sachent au moins auparavant déguiser ce regard de possession, si facile à reconnaître, et qu'ils confondent si maladroitement avec celui de l'amour.»

L'acte culminant de sa vie, c'est la séduction de la femme vertueuse. C'est de la vertu plutôt que de la résistance féminine qu'il veut triompher. «Quel délice d'être tour à tour l'objet et le vainqueur de ses remords! Loin de moi l'idée de détruire les préjugés qui l'assiègent; ils ajouteront à mon bonheur et à ma gloire. Qu'elle croie à la vertu, mais qu'elle me la sacrifie! Que ses fautes l'épouvantent sans pouvoir l'arrêter; et que, agitée de mille terreurs, elle ne puisse les oublier, les vaincre que dans mes bras.»

Le caractère principal, le portrait auquel l'artiste a donné une beauté effrayante, c'est celui de Mme de Merteuil.

Les femmes meneuses d'hommes ne manquaient pas en ce siècle. Il s'était ouvert par Mme de Maintenon, «le génie de la direction,» dit Michelet, allant au pouvoir par les voies cachées en déclinant les apparences.

Mme de Tencin avait suivi. La femme qui devina Montesquieu, qui groupa les premiers philosophes dans son cercle de Mère de l'Eglise; qui, dès 1743, prédit la Révolution en annonçant «la culbute de l'Etat», était un étonnant mélange d'ouverture d'esprit et d'immoralité, de sécheresse d'âme et d'hypocrite douceur. On sait le mot de l'abbé Trublet raconté par Chamfort: «Si elle eût eu intérêt à vous empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux.» C'est elle qui disait que «les gens d'esprit faisaient beaucoup de fautes de conduite, parce qu'ils ne croyaient jamais le monde assez bête, aussi bête qu'il l'est».

Une autre femme d'intrigue et d'ambition a pu également servir de modèle au peintre: Mme de Grammont, la chanoinesse, qui avait inauguré le règne des Choiseul, et qui pensait pour toute la famille.