L'âge de Mme de Merteuil n'est pas indiqué, ni celui de Valmont; mais ils ne sont plus de la première jeunesse, puisqu'elle lui écrit (lettre X), en parlant de la Présidente: «Cette femme, qui vous a rendu les illusions de la jeunesse, vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés.» Quel que soit son âge, la supériorité de son intelligence, la marque pour les premiers rôles, grands rôles mondains, de vie privée. Son but c'est la domination, son moyen, l'intrigue. Elle veut en tenir école, mais école secrète. Il faut qu'elle soit bien artificieuse, pour qu'en ce temps d'universel décri réciproque sa réputation reste intacte, jusqu'à la catastrophe. La considération lui est nécessaire pour dominer, et dominer, c'est aussi jouir sans trouble, car elle est à la fois perverse et sensuelle.
Le trait le plus original de son caractère, après tous ceux-là qui sont communs à tant d'autres femmes, c'est le mépris de la faiblesse, le culte de la volonté. L'orgueil et le ressentiment mènent à sa perte cette âme altière. Elle n'a jamais pardonné à Valmont (qui ne s'en doute pas) de l'avoir quittée. Pour le même crime, la vengeance qu'elle veut tirer de Gercourt dépasse toute mesure. Et dans sa conduite envers Prévan l'art n'égale-t-il pas la perfidie? «Quant à Prévan, écrit-elle à Valmont, je veux l'avoir et je l'aurai, il veut le dire, et il ne le dira pas; en deux mots voilà notre roman»... et elle tient parole.
Elle est jalouse de la beauté de la Présidente, qu'elle n'a vue qu'une fois; il ne lui suffit pas de l'emporter par l'esprit.
Quand la guerre est déclarée, sa constance ne se dément pas; jamais de plaintes ni de prières. Elle fait tête à l'orage, et fuit sans rien dire, après la défaite, vers de nouvelles destinées. Ruinée, éborgnée, défigurée, elle abordera la Hollande, le pays des libelles, des intrigues et des conspirations.
Mais le personnage le plus instructif, le plus contrasté de révélations inattendues, c'est la prude, tendre et dévote Présidente de Tourvel. Elle est Présidente, parce que, au noble d'épée qu'est Valmont, il fallait une victime de robe, une vertu bourgeoise appuyée sur les principes de la morale et les pratiques de la religion. Alors, a lieu ce duel fondé sur l'attrait de la dévote et du roué; les deux types se complètent. Valmont est l'homme à bonnes fortunes, sa réputation le précède, et devrait avertir Mme de Tourvel, mais la curiosité la tient attachée à ce problème de corruption. Ravie en adoration du principe masculin brillant et dangereux, elle se joue à elle-même la comédie de convertir le débauché. Dans sa moralité incertaine, elle voudrait les agréments du vice et les avantages de la vertu. Aussi, voir son aigreur contre l'amie qui l'a éclairée, et dont elle suit pour un temps, et bien à contre-cœur, les conseils de prudence. Elle lui en veut de ne pas reconnaître une vertu si rare. Elle a l'esprit tellement faussé par la dévotion qu'elle en vient à se persuader que l'homme qui la séduit ne peut être qu'un saint. Il n'y a, dans cette sensualité qui s'ignore, pas l'ombre de l'intellectualité de Mme de Merteuil.
Quelle fausseté dans son manège! Elle ne se lasse pas d'écrire à Valmont qu'elle ne lui écrira plus, et cela, dans un flot de reproches à peine justifiés, presque insolents; et, à chaque lettre, son ardeur renaissante ouvre au séducteur une porte de rentrée. La femme qui implore est toute prête à céder. Mme de Tourvel supplie en phrases touchantes et d'une mélopée d'héroïde:
«Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous demander le repos de l'innocence. Ah, Dieu! sans vous, eût-elle été jamais réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien; je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un sentiment impérieux. Une plainte n'est pas un murmure. Faites par générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments que vous m'avez inspirés je joindrai celui d'une éternelle reconnaissance. Adieu, Monsieur.»
L'honnête femme en prières nous en impose. Elle est plus tentatrice que la courtisane. La vertu ainsi abaissée est l'excuse de Don Juan. Certes Mme de Tourvel est le plus immoral des personnages du roman. Les autres bravent la morale, celle-ci la dégrade.
Ces trois types, Valmont, Mme de Merteuil, Mme de Tourvel n'étaient pas rares. Ils signalaient la faillite d'une société par trois formes de déchéance: l'effémination de l'homme tombé à des fourberies indignes et dénué de toute élévation d'esprit, la déviation de la femme de tête organisant la domination en vue du plaisir, et l'avilissement de l'héroïne intéressante vertueuse et pleurarde.
C'était bien le temps anormal et malsain qui appelait le retour à la nature et nécessitait le remède de la loi.