La Religion est dans le roman une pure sauvegarde de la morale. Le père Anselme, par qui Valmont trouve moyen d'arriver à Mme de Tourvel, est, dans sa duperie, fort digne et respectable. Mme de Merteuil, hypocrite de mœurs, ne l'est pas de religion; elle persuade à la jeune Volange que son confesseur a trahi son secret.—Laclos, dans une note, signale ce ton d'impiété.—Lui-même est bien en avant du Voltairianisme courant... Il ne s'agit plus d'affranchir l'esprit humain, mais de renouveler les lois et les mœurs. Tel était le fond de sa pensée, si l'on en juge par ses écrits ultérieurs, insignifiants au regard de son chef-d'œuvre. Ici, il se sent faible sur ce point délicat du remède à tant de maux. Il fait parler la vieille tante, Mme de Rosemonde, qui résume à la fin le μυθος δηλοι ὁτι [Grec: «mythos dêloi hoti»]. Il faut, dit la bonne dame, «s'en tenir aux Lois et à la Religion». Cela a l'air simple, mais pourquoi les Lois et la Religion ont-elles si peu d'empire? On les élude, on les brave; et d'ailleurs elles sont variables. Les codes et les catéchismes sont l'œuvre de magistrats et de prêtres de sang-froid. Quand ils quittent la robe ou la simarre, ils sont comme l'un de nous. En tenant pour vrais ces lois et ces dogmes, qui les rendra efficaces? Le Roi, aurait dit l'Ancien Régime, le Droit, répond la Révolution.
VI
LES «LIAISONS DANGEREUSES» ET LA RÉVOLUTION
Les notes informes de Baudelaire sur Laclos sont parsemées d'éclairs; ce sont des idées qui pourraient devenir des théories, susciter au moins des recherches. Il faut lui passer ses tirades sataniques, son péché originel, qu'il oppose au «bon cœur» dissolu des romans humanitaires de Mme Sand.
Il a en général bien marqué le trait distinctif des caractères du roman, sauf en ce qui concerne Mme de Tourvel, qu'il appelle «une Eve touchante, un type simple, grandiose, attendrissant». Mais on peut s'arrêter aux rapports qu'il signale entre l'érotisme du XVIIIe siècle et la Révolution. «La Révolution, dit-il, a été faite par des voluptueux.» Certes, il y en a, le duc d'Orléans, Saint-Just, Hérault-Séchelles et d'autres, mais il y a aussi des puritains.
«Les livres libertins, dit-il encore, commentent et expliquent la Révolution.» Formule obscure. Veut-il dire que la barbarie renaît de la corruption? ou bien que la société décrite par cette littérature allait à sa subversion totale?
La première proposition est vague et incomplète. Ce n'est pas parce qu'il y avait plus de luxe, plus d'amour du plaisir, plus de raffinement dans les arts et plus de livres libertins, que la Révolution a accéléré sa marche et a eu si tôt recours à des méthodes d'extermination. La cruauté juridique, la Terreur, un moment érigée en système par des politiques affolés, sortait tout naturellement de la pression des événements. Les mobiles de la Terreur sont complexes, et encore difficiles à démêler.
La seconde explication paraît plus près des faits. Oui, la société ainsi décrite s'imagina se régénérer par la violence. Ce mot régénérer, qu'on prend au figuré, se ramène ici facilement au sens propre. Car Baudelaire cite M. de Maistre: «Au moment où la Révolution éclata, la noblesse française était une race physiquement diminuée.»
Baudelaire ajoute: «La Révolution a pour cause principale la dégradation morale de la noblesse.» Il revient au physique par une citation de Bernardin de saint Pierre. «Si l'on compare la figure des nobles français à celle de leurs ancêtres, dont la peinture et la sculpture nous ont transmis les traits, on voit à l'évidence que les races ont dégénéré.» (Etudes de la Nature.)
Ici la race c'est l'époque, aucun mouvement de peuple ne s'étant opéré en France de 1715 à 1789. La dégénérescence, si elle est constatée, est bien la décomposition physique et morale d'un certain groupe de familles, sous l'influence des idées et des institutions, soit par l'abandon des traditions et des principes, soit par l'insuffisance des dogmes ou des garanties. On pourrait alléguer les mariages de la Noblesse avec les filles des financiers, mais on ne manquerait pas de répliquer que le sang plébéien rajeunissait la race.
La décadence physique n'étant attestée que par quelques bustes et quelques gravures, il y avait une dépression morale due à l'usure des Institutions. Les écrits qui peignaient cette société et lui montraient à nu ses vices lui faisaient horreur et dégoût.