Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos naquit à Amiens en 1741. En 1759 il fut officier d'artillerie.—Voilà son groupe marqué, sa base pour prendre l'essor;—il est le militaire homme de lettres, un type du temps, le «personnage régnant», comme disait Taine, à qui s'adressent les travaux de l'esprit, et qui répond par des œuvres de science ou de littérature. Selon l'étage social, c'est M. de Boufflers, dont les contes et l'amour fidèle édifièrent le grand monde; le chevalier de Bonnard, autre poète que Mme de Genlis fit renvoyer du Palais-Royal, après l'y avoir introduit; le chevalier de Bertin, élégiaque et idyllique; puis deux autres, hantés par des préoccupations plus fortes, Carnot, Bonaparte. Au siècle suivant on ne trouvera plus que Paul-Louis Courier et un peu Stendhal, encore dans l'intendance.
Laclos fait de petits vers. On cite de lui une «épître à Margot» qui fit quelque bruit en 1774, sous le règne de Mme Dubarry. En 1777 il fait représenter un opéra comique: «Ernestine,» tiré d'un roman de Mme Riccoboni; les paroles ont été revues par un faiseur du temps nommé Desfontaines; la musique était du fameux mulâtre le chevalier de Saint-Georges, que Grimm appelle «un jeune Américain plein de talents, le plus habile tireur d'armes qu'il y ait en France, et l'un des coryphées du concert des Amateurs».
En 1778, Laclos est versé dans le génie, il est capitaine à 37 ans. On l'envoie construire un fort à l'île d'Aix. C'est l'année de la mort de Voltaire et de Rousseau. Turgot depuis deux ans n'est plus au ministère. Laclos évidemment écrit, converse avec les lettrés que recèle la province; il est membre de l'Académie de La Rochelle. Sans doute, en ces loisirs, il conçoit, médite son roman qui paraîtra en 1782. Un ouvrage de cette envergure est écrit bien avant d'être publié, et longtemps porté dans la tête; aussi faut-il y voir un tableau des mœurs de la société dans les premières années du règne de Louis XVI, peut-être les dernières de Louis XV.
Les Liaisons dangereuses parurent donc en 1782 et le succès en fut rapide, puisque Grimm en rend compte dans un long article dès le mois d'avril de la même année (Grimm, XI, p. 81). Le genre de célébrité que décernait Grimm n'était pas l'opinion qu'un critique donne au public, de son autorité propre. Grimm écrivait à des souverains du Nord et à des princesses en Allemagne, il leur envoyait l'opinion de Paris, et sur les sujets seulement dont Paris s'occupait. Son article sur Laclos est courtois, abondant, admiratif et sévère. Il l'appelle le «Rétif de la bonne compagnie», en souvenir de Rétif de la Bretonne qu'on a surnommé le «Rousseau du ruisseau». Il signale la vérité des peintures, mais ne croit pas que le dénouement justicier puisse en compenser le dangereux attrait. C'est d'ailleurs l'esthétique courante: ne faites pas vrai, le vrai est immoral.
Malgré ces réserves, Grimm, observateur un peu sec, mais critique avisé, eut le sentiment de la supériorité de l'artiste, et s'intéressa à lui. Il ne laissa rien passer de Laclos sans le noter avec éloge, sans lui faire, comme on dirait aujourd'hui, un bout de réclame.
Il parle en 1783 d'un volume de poésies fugitives, c'étaient des vers badins à la façon de Voltaire; il relate en mai 1784 l'impromptu de la pomme[3]; il raconte au long en 1785 (août) dans quelles circonstances Laclos improvisa l'épitaphe de Lemierre, qui n'était pas mort; mais Grimm s'honore en prenant la défense du poète aux vers rocailleux (noble poète cependant) habituel objet des railleries d'une société de «puristes qui n'écrivent point». Voici cette épitaphe où Laclos a enchâssé le fameux vers gravé sur la porte de l'arsenal de Toulon:
Passant, entre en cet antre et pleure sur ce roc
Un rare et grand auteur qui passa la noire onde,
Ravi d'avoir avant, tiré de son estoc;
«Le Trident de Neptune est le sceptre du monde.»