En 1786, Laclos adresse une lettre à l'Académie française qui avait mis au concours l'éloge de Vauban.

Vauban était un de ces opposants de Louis XIV que le siècle suivant recueillait pieusement, entourait de respects affectés. L'Académie, qui, depuis Voltaire, Duclos et Condorcet, était la forteresse des intellectuels, avait cru bien faire de provoquer un éloge du guerrier philanthrope. Mais Laclos est un homme que la gloire n'éblouit pas; d'autre part, il est ingénieur, il peut juger un confrère même illustre. Il ne concourt pas, mais il prie l'Académie de remarquer que Vauban n'est ni infaillible ni intangible. Ce qui est caractéristique, c'est que l'Académie était alors considérée comme un sénat chargé d'encourager les études de la nation sur les mœurs et les lois. (C'est, déjà huit ans avant brumaire an IV, la classe des sciences morales et politiques de l'Institut.) Enfin, en 1787, on publie une assez longue pièce de vers d'un officier d'artillerie sur Orosmane et Zaïre, badinage assez gracieux, mais un peu prolixe et sans grande valeur...

Entre temps, et dès le mois de mars 1783, Laclos avait tenté d'aborder un sujet plus vaste: l'éducation des femmes. C'était une question mise au concours par l'Académie de Châlons-sur-Marne.

Il dut probablement se voir déjà (comme Rousseau devant l'Académie de Dijon) célèbre du jour au lendemain, et il se mit à la besogne. Comme tout le monde alors, il soutenait la thèse du retour à la nature. Après la Chine et l'Inde, dont l'antiquité devait faire pâlir la Bible, ce que le XVIIIe siècle aimait le plus, c'étaient les sauvages. J.-J. Rousseau domine ici au détriment de Buffon et de Voltaire lui-même, de Voltaire civilisé, entaché de métaphysique, et qui veut absolument qu'il y ait une morale universelle. Laclos allait droit à l'amour libre, à la douce apathie des hommes sur le sein de la nature.

Mais il s'arrêta court, on ne sait pourquoi, et le mémoire ne fut ni terminé ni publié.

A ce moment, le monde, les vers de société, la gloire littéraire le réclamaient, et pendant plus de six ans l'officier d'artillerie traîna dans les salons de Paris sa muse et ses espérances.

III

Au début de l'année 1789, il fut nommé secrétaire surnuméraire des commandements du duc d'Orléans. C'est là, autant qu'on peut juger des destinées, c'est à ce tournant de sa vie qu'il fut décidé que cet homme n'aurait pas d'action prépondérante sur les événements. A la veille d'un bouleversement politique—qu'il n'avait su ni prévoir ni attendre—ce lien, cette livrée plutôt, le frappait d'incapacité pour les grands rôles dont la Révolution allait disposer. C'est à Mme de Genlis que Laclos dut son emploi, semble dire Michelet, qui relate les patronages des gens de lettres: Beaumarchais chez Mesdames, Chamfort chez le prince de Condé, Laclos chez Mme de Genlis, etc...

Michelet qui visiblement, de par l'hérédité et la tradition, avait gardé la terreur superstitieuse du «livre tristement célèbre» que peut-être il ne lut jamais, Michelet montre les intrigues du duc d'Orléans, et devant les fenêtres du Palais Royal: «J'y vois distinctement, dit-il, une femme blanche, un homme noir[4]; ce sont les conseillers du prince, le vice et la vertu, Mme de Genlis, et Choderlos de Laclos.»