M. Champion, en citant cette phrase, ne craint pas d'affirmer que Michelet a dit une bêtise pour le plaisir d'une banale opposition.
C'est être un peu tranchant, car la citation est écourtée; le grand historien ne s'en tient pas à son antithèse; il précise son ironie: «Dans cette maison où tout est faux, la vertu est représentée par Mme de Genlis,—sécheresse et sensiblerie—un torrent de larmes et d'encre,—le charlatanisme d'une éducation modèle, la constante exhibition de la jeune Paméla.»
Dès 1789, Laclos avait collaboré à la galerie des Etats-Généraux (c'est là qu'il publia entr'autres un portrait curieux et piquant du chevalier de Boufflers, qu'il appelait Fulber)[5].
Son nom fut mêlé aux événements des 5 et 6 octobre, mais on ne connaît pas exactement la part qu'il a pu prendre à ces événements. Comme son maître le duc d'Orléans, il s'était affilié aux Jacobins. «L'homme noir, qui est au bureau, qui sourit d'un air si sombre, c'est l'agent même du prince,» dit Michelet, qui plus loin l'accuse nettement de distribuer aux émeutiers l'argent du duc d'Orléans.
Les Jacobins décident qu'un journal sera créé pour publier par extraits la correspondance de la Société avec les départements. C'est Laclos qui est chargé de le rédiger sous le nom de «Journal des amis de la Constitution».
Un tel journal, dit Michelet, était une véritable «dictature de délation». Il attaquait violemment le Cercle Social de Fauchet et Bonneville et ces attaques, ajoute l'historien, étaient un indigne manège par lequel le parti orléaniste cherchait la popularité dans des fureurs hypocrites».
Mais l'œuvre capitale de Laclos, qui fut en même temps son testament politique, c'est la pétition du Champs-de-Mars.
Après la fuite à Varennes, l'Assemblée n'avait rien statué sur Louis XVI; elle avait voté des mesures préventives contre une désertion possible du roi,—folle assemblée de tant d'hommes sages, qui délivrée d'un roi le remettait sur le trône pour ne pas renoncer à sa constitution! Mais ici il convient de citer Michelet textuellement, moins à cause de l'exactitude que de la beauté du tableau.
«L'homme du duc d'Orléans, Laclos, qui présidait ce jour-là aux Jacobins, demanda qu'on fît à Paris et par toute la France une pétition pour la déchéance. Il y aura, dit-il, j'en réponds, dix millions de signatures; nous ferons signer les enfants, les femmes. Il savait bien qu'en général les femmes voulaient un roi, et qu'elles ne signeraient contre Louis XVI qu'au profit d'un autre roi. Un grand flot de foule envahit la salle. Mme Roland dit que c'étaient les aboyeurs ordinaires du Palais Royal avec une bande de filles, probablement une machine montée par les Orléanistes, pour mieux appuyer Laclos. Cette foule se mit sans façon dans les rangs des Jacobins pour délibérer avec eux. Laclos monte à la tribune. «Vous le voyez,» dit-il, c'est le peuple, voilà le peuple, la pétition est nécessaire.»—Et plus loin... après le départ de Danton, restent face à face Laclos et Brissot, c'est-à-dire l'Orléanisme et la République. Laclos ayant, dit-il, mal à la tête, laisse la plume à Brissot qui la prend sans hésiter. Il met en saillie les deux points de la situation: 1o le timide silence de l'assemblée; 2o son abdication de fait, enfin la nécessité de pourvoir au remplacement. Arrivé là, Laclos sortant de son demi-sommeil arrête un moment la plume rapide: «La Société signera-t-elle, si l'on ajoute un petit mot qui ne gâte rien à la chose, remplacement par tous les moyens constitutionnels? Ces moyens qu'étaient-ils sinon la régence, le dauphin sous un régent? Ainsi Laclos trouvait moyen d'introduire implicitement son maître dans la pétition. Soit légèreté, soit faiblesse, Brissot écrivit ce que Laclos demandait.»
Mais la supercherie de Laclos est arrêtée au passage par Bonneville de la «Bouche de fer»; on signe à d'innombrables noms par cinquante feuilles; l'Assemblée, qui se sent menacée, suspend par un décret le Pouvoir exécutif jusqu'à l'acceptation de la constitution. C'était couper court à tout pétitionnement, rétablir Louis XVI. Les événements se précipitent; Bailly proclame la «loi martiale». C'est l'autorisation du massacre du Champ-de-Mars, c'est la fin de la vie politique de Laclos.