IV

Il ne s'abandonnait pas. Il avait donné sa démission d'officier en 1791, avant la pétition; il la reprend en 1792; il est nommé chef de brigade, adjoint à Luckner, le général en chef contre l'Allemagne. Il rentre à Paris en 1793. Arrêté avec Egalité, il est incarcéré à La Force. C'est de là qu'il écrit aux comités du gouvernement pour leur soumettre des plans de réforme et des projets d'expériences sur une nouvelle espèce de projectiles. Relâché, il fait ses essais à Meudon et à La Fère, avec quelques succès, paraît-il. Peu après, il est nommé gouverneur des établissements du Cap! Pourquoi n'y va-t-il pas? On ne sait. Mais voici que ce gouverneur, ce maréchal de camp, tout à coup voit entrer chez lui la force armée. Seconde arrestation, septembre 1793; il est emprisonné à Picpus.

Le désordre du temps, de toutes ces administrations qui se croisent et qui, chacune dans sa sphère, agissent, rédigent, enquêtent avec minutie, éclate à la lecture des procès-verbaux transcrits consciencieusement par des illettrés, qui disposent de la liberté, de la vie des premiers hommes de la nation. Là nous apprenons, et de Laclos lui-même et de ses geôliers, divers détails de famille et de fortune: qu'il est marié, qu'il a deux enfants, l'un de 9 ou 10 ans, l'autre de 5 à 6; qu'avant la Révolution son revenu se composait de 1800 l. de rentes de la succession de son père, plus de 4 à 6000 l. du chef de sa femme, plus ses appointements d'officier.

En 1789, en plus 6000 fr. d'appointements du duc d'Orléans réduits en 1790 à 4000, puis à 3000, et supprimés le 1er octobre 1792. Au 1er juin 1791, il a obtenu une pension de retraite de 1200 à 1400 livres de rentes, son revenu actuel est de 1000 à 1200 l., ayant vendu le reste dans le dessein d'acquérir un fonds d'industrie qui le mette à même de faire vivre sa famille.

Est-ce un faiseur? Nullement. Comme presque tous les hommes de ce temps, il tient les métiers pour égaux, il ne se fie pas uniquement au budget.

La captivité dure près de neuf à dix mois; il sort de prison, comme tant d'autres, au lendemain de Thermidor. Thermidor ne fut pas, du moins au début, une réaction; ce fut une reprise du pouvoir et des places par tout ce qui n'était pas Robespierriste. A ce moment il n'y a plus rien contre Laclos. Il est du monde révolutionnaire, du personnel des cinq grandes années. Pour vivre, vraisemblablement, il dut continuer l'ouvrage du juré Vilate: «Les causes secrètes de la Révolution du 9 Thermidor.»—On ne sait guère de lui d'autre écrit contre-révolutionnaire.

Quelque temps après, il est nommé par le Directoire secrétaire général de l'administration des hypothèques. Ce n'était pas là un emploi pour ses facultés, et la même année il est envoyé comme général de brigade à l'armée du Rhin. C'est la sévère armée de Moreau (en parfait contraste avec les bandits de l'armée d'Italie), qui a fait les campagnes de l'an IV racontées par l'Archiduc Charles.

Sous le Consulat, sans date exacte, il est inspecteur général de l'armée du sud de l'Italie, non plus l'armée de Macdonald, dispersée en 1799 par les Russes à la Trébie, mais une autre qui opère concurremment avec l'armée consulaire de Marengo. Le 5 novembre 1803 il meurt à Tarente. Sentant venir sa fin, il écrit au Premier Consul une lettre touchante, où il recommande sa femme et ses enfants.

Le portrait de Laclos est à Versailles[6] (salles de la Révolution) en costume de général. L'«homme noir» est rouge d'habit et de figure. Dans son uniforme, il n'a pas l'air militaire, très rare alors. Son port de tête déjeté, renversé, méditatif, n'est pas d'un personnage officiel, c'est celui d'un lutteur, d'un homme de volonté. Sous le flegme du visage, une ardeur concentrée. Les traits inharmoniques, point d'aménité, mais rien non plus de l'air rogue ou de la morgue des gens en place. Aucune élégance, une personnalité irrécusable. Les yeux translucides dardant une flamme étrange, la même qu'on rencontre aux portraits de Schopenhauer.

Les deux intelligences pénétrantes: le grand philosophe de l'humanité en général, et l'observateur aigu d'une société spéciale et compliquée ont le même regard attentif.