Il eut un ricanement appuyé dont la vulgarité attrista le Grand-Père. Celui-ci se tourna vers Nom-d’un-petit-bonhomme, pour lui indiquer un siège.

— Croyez-vous que Chauvert tarde beaucoup, demanda-t-il ?

— Il est en général là à cette heure. Mais, aujourd’hui, il a dû passer chez Alfred… Vous ne connaissez pas Alfred… à votre âge !… Si j’étais à votre place, je n’oserais pas l’avouer.

D’un geste gamin, Grand-Gosse dirigea deux doigts en fourche vers le vieil homme comme pour lui faire honte.

— C’est juste… de votre temps !…

— C’est ça, vieillissez-moi !…

— De votre temps, ce n’est pas Alfred qu’il s’appelait. Nous avons changé ça. Alfred Lebidel, que nous dénommons plus familièrement Alfred, tout court, est le grand dispensateur de la manne…

C’est lui qui fait la liaison entre les requins de la finance et les brochets de la petite presse, sous le couvert de distribution de publicité.

Quand un brûlot menace de faire couler un dreadnought, il est chargé de composer avec le corsaire. Les mensualités qu’il sert aux petits canards du boulevard varient, suivant l’importance, non de leur tirage, mais de leurs attaques… Comme il touche une commission de dix pour cent sur les sommes qu’on lui confie à cet effet, il a quelquefois intérêt, pour augmenter la manne, à jeter de l’huile sur le feu. L’opération est connue des professionnels sous le nom de « truc ».

Le vocabulaire d’Alfred est toujours empreint de la plus exquise courtoisie. Cet homme a le culte de l’euphémisme. Il n’achète pas votre silence, « il cherche une formule de conciliation pour assurer la paix d’un établissement auquel il s’intéresse ». Il ne vous cache point « que la situation comporte des sacrifices de part et d’autre ». Il baptise le petit marché auquel il se livre « négociation, opération forfaitaire ».