Fred Matchless ramena dédaigneusement ses épaules :
— Quand tu auras fini de charrier, fit-il — l’ancien lutteur se retrouvait en lui. Non, mais des fois ! t’imagines-tu que tu m’auras à l’influence ?
Mais l’autre :
— Ne t’emballes pas, ma gosse ! Je t’aime comme ça ! C’est bien ton tour, après tout, de faire tomber un peu de fric. Il y a assez de cavés qui se sont engraissés jusqu’ici. Mais tu as un tort — permets-moi de te le dire — c’est d’oublier parfois les poteaux…
— Moi ?
— Oui, toi… Oh ! je sais bien, tu m’as chargé de faire en peinard la liaison entre le Nouveau-Journal et toutes ces combines à la manque qui risqueraient de compromettre la ligne politique — que tu dis — de ton canard. C’est moi qui opère à l’extérieur ; pendant que tu travailles en maison, je m’explique dehors — histoire de sauvegarder — que tu dis toujours — car ce que tu jactes bien, maintenant ! — la surface de ton journal. Mais il t’arrive d’oublier — oh ! ce n’est pas un reproche que je te fais ! mais, enfin ! — de me donner mon pied. Le prochain coup — foi de Chauvert ! — nous fadons ou je te grille… Qu’est-ce que tu as dû toucher, par exemple, dans l’affaire des Laiteries réunies de la banlieue parisienne ! Moi, j’ai été tout simplement de la revue, et pourtant qui t’avait porté le tuyau ?…
Fred Matchless ne daigna pas répondre. Il trouvait son collaborateur occulte — lui qui tutoyait des ministres et émargeait largement pour le Nouveau-Journal aux fonds secrets — décidément compromettant.
— Où t’habilles-tu ? lui demanda Guillaumet pour empêcher la conversation de prendre un tour dangereux.
— Un coupeur espagnol que j’ai connu autrefois et à qui j’ai prêté quelque argent pour s’installer. Je lui fournis l’étoffe, une étoffe tout ce qu’il y a de bath, comme tu vois, et tissée exprès pour moi en Écosse. Tâte… quel grain !… Tu peux courir avant de trouver la pareille !…
Et, sans la moindre transition, il parla d’un yacht qu’il venait d’acheter à un membre du Jockey, d’une villa « de 500 billets, sans compter l’installation » qu’on était en train de construire pour lui à Guéthary, « une villa tout en pierres de taille » ; de son château du Blaisois, « un château historique où il y avait un lit dans lequel avait couché Louis XIII ou Louis XIV. Il ne se rappelait pas au juste — à un Louis près… »