— Grobaleau est le nom de mon père, répliqua d’un ton prudhommesque l’interpellé.

— C’est d’autant plus rigolo, mon vieux. Ce serait un pseudonyme, il n’y aurait plus aucun charme. Dites-donc, posez vos ciseaux un moment, vous les reprendrez après, et prêtez-moi, comme dit l’autre, une oreille attentive. Je ne peux pas passer devant un kiosque à journaux sans y voir de petites brochures intitulées : Histoires de Pêche, Histoires de Brasserie, Histoires de tables d’hôtes, Histoires de théâtre, etc… etc…, le tout signé libéralement Sosthène Grobaleau. Et toutes ces histoires vous les découpez au petit bonheur, à la queue leu-leu, à droite et à gauche, va comme je te pousse ! C’est là un petit business qui ne doit pas vous fatiguer les méninges et si cela vous rapporte quelque argent ça prouve une fois de plus que le nombre des poires est incommensurable. Mais dites-donc, mon vieux, il ne faudrait pas pour cela, négliger votre travail. Je ne vous paye pas pour faire la concurrence au Père-Coupe-Toujours de la Porte Saint-Denis…

— Monsieur le rédacteur en chef, il me semble que vous ignorez à qui vous parlez. Je suis membre de la Société des Gens de Lettres, secrétaire du Syndicat professionnel de la Critique, trésorier du Groupement de Défense des Romanciers Littéraires…

— Et autres Sociétés Savantes… je sais. Bref, un parfait fonctionnaire de la République des Lettres. On a même fait, sur l’amateur de fiches que vous êtes, un mot. On vous appelle la fiche de consolation. Mais il ne s’agit pas de cela. Fermez d’abord cette fenêtre qui nous vaut un courant d’air et dites-moi ce que vous comptez mettre à la une, pour demain, comme cliché ?

— D’abord, cela va de soi, le portrait de Morel-Aubier, le nouveau ministre des Affaires Étrangères…

— Avec une biographie assez courte — pas de fleurs, surtout, je vous le recommande.

— Je croyais que sa politique était celle que défendait le journal.

— Comme vous êtes candide, mon cher. Mais il serait trop long de vous expliquer… Vous l’avez cette photo ?

— Je vais la chercher à la composition.

Au bout d’un moment, Grobaleau revint avec le portrait du nouvel occupant du Quai d’Orsay, une figure grasse et commune d’homme chauve avec des bajoues et une barbiche au poil rare.