Georges l’avait réclamée; la bavarde ranimait une mémoire engourdie et toute douloureuse, au début de la convalescence, d’avoir à se rééduquer. Il préféra bientôt le silence coupé par les plaintes ou les aboiements du chien de ferme, qui supplie qu’on le délivre de ses chaînes. Deux fois le jour, les vaches traversent la cour, le bruissement de leurs sabots dans les feuilles mortes rappelle le froufrou soyeux d’une jupe. Mme Aymeris a fait abattre le noyer où perchaient les corneilles, importunes par leurs sinistres cris. Georges n’aperçoit du ciel que ce que lui en renvoie la vitre des photographies pendues sur le papier blanc à losanges bleus, qu’il fit venir d’Angleterre; parfois, l’ombre d’un des gros oiseaux de deuil passe, de droite à gauche, se reflète dans la glace d’un trumeau. La chambre basse et exiguë s’orne d’une série de paysages italiens que le président Lachertier rapporta jadis de la Ville Eternelle, où Georges devrait, à l’heure présente, accompagner Lucia; il ne pense plus à Elle.

A quoi pense-t-il dans son alcôve? M. le Curé est venu le visiter; le malade s’était d’abord leurré de l’espérance qu’il recouvrait peut-être de nouveau, la foi; mais cette confiance animale que donne aux jeunes gens le retour à la santé, ne le prédisposait pas à méditer sur le péché originel et le rachat. Cependant il se fit lire la Bible et la Vie des Saints. Il avait toujours cru bien agir et quand M. le Curé l’avait exhorté à faire de petits examens de conscience, Georges, très franchement, avait répondu: «Je ne sais de quoi me confesser!»

Il m’a dit que dans son égoïsme de convalescent, il adressait plus de reproches à sa mère et à M. Maillac, qu’à la Princesse ou au professeur Blondel, se croyant redevable à ceux-ci de son émancipation, donc de joies et de peines dont il était fier. Il méprisa le luxe et la richesse. Il envia le sort des enfants nés orphelins ou recueillis par l’Assistance Publique!... L’inégalité des conditions humaines lui réapparut plus inique qu’au temps de Jessie. Mais il espérait que son enfance et son adolescence avaient été une école pratique d’où il sortirait mieux équipé pour la lutte. N’importe lequel de ses camarades d’atelier, sans famille, sans fortune, avait été plus libre que lui pour choisir son chemin. Ils lui disaient: «Quand on a des parents calés, pourquoi prendre un métier? Si j’étais toi, je ne ficherais rien!» M. Ulysse Charlot, qui aurait dû être un homme d’expérience, ne le lui avait point caché: «On vous souhaiterait même—avait-il dit—quelques revers, et d’avoir à gagner votre pain; il faut avoir mangé de la vache enragée!» La saveur de ce mets aujourd’hui lui paraissait devoir être exquise: celle de la nouveauté. Tout l’enchantait, le ravissait. Que n’allait-il pas faire dans l’avenir, espace sans limites s’ouvrant radieux devant lui?

Etait-ce une méningite ou la fièvre typhoïde, que Georges Aymeris avait eue? Il n’aimait point qu’on le questionnât sur cette maladie.

Dès qu’il put tenir une plume, ou plutôt un crayon, il griffonna à son ordinaire, sur des carnets reliés en peau violette; un genre d’inutiles petits albums que Klein et Susse, les maroquiniers du Second Empire, ajoutaient aux papeteries de voyage. Aymeris me confia ces notes en grisaille. Je ne tirai pas grand profit de ce grimoire, presque illisible. Honteux de son cynisme innocent, Georges dut redouter les fureteurs: il employa des abréviations et s’exerça même à renverser les mots. Certains paragraphes, notations selon la manière d’alors, valent comme renseignement sur l’impérieux besoin de jouissance du «rescapé» qu’était Georges.

(Extrait de ces notes:)

1º Je Le place partout, le bonheur, ou Dieu, que certains voulurent voir sous cette majuscule. Il est partout. Ne jette rien dans la corbeille à papier, comme la bonne les journaux, en faisant le salon...

2º Je m’écartai des temples—ou m’en écarterai—car Il ne veut pas qu’on Le traite comme le fait la dévote qui tempête si son petit pain de gruau n’est pas chaud à quatre heures—mais qui jeûne, sans qu’elle croie en Dieu.

3º Il est à chacun et chacun se le doit, sans faire de tort aux autres, et si tu l’imposes aux autres (comme tu le conçois), tu me dénies, presque, le mien propre.