27 Septembre.

On raconte que mon arrière-grand-père, en 1789, mit le feu au théâtre de Rouen, pour faire griller ensemble sa maîtresse, la prima donna, et le directeur, avec qui cette chanteuse trompait Georges-Célestin Aymeris du Houssoy.

Je brûlerais la maison avec ceux qui y sont renfermés, si je savais qu’après avoir commis cet acte stupide, j’obtiendrais ce que je désire de toute la force de mes sens. Je n’ose me regarder en passant près d’un miroir, ou bien y jeter un coup d’œil furtif, de peur d’y voir une face monstrueuse, dégradée, une caricature de Vinci; on ne peut pas être en l’état de possédé où je suis depuis quinze jours, sans qu’il y ait quelque chose en vous qui vous dépersonnalise. Ces mains, cette main qui tient ce porte-plume bleu, sont-ce celles qui caressaient les joues de maman, dans les jours de mélancolie et d’insipide désespoir en face de l’avenir? Se sentir seul? Je faillis en crever. Aujourd’hui rien ne compte plus pour moi, en dehors de... écrirai-je son nom?

Etre seul sur une terre rase?... Mais qu’Une y soit avec moi! Adam et Eve, mais avant le remords. Ah! le remords! le désir! le besoin de se ruer, de posséder et de tuer. Ah! il n’est ni de tendresse ni d’abnégation, le sentiment qui m’envahit dans l’hôtel de la Villette! Ce que j’ai lu dans les livres d’amour ne ressemble guère à mon état présent. Oubli de soi-même, don de soi-même, hommage d’esclave à la maîtresse? Allons donc! Cela? une humble forme de l’amour, un sentiment de femme, celui d’une mère pour son enfant; peut-être même d’un amoureux sénile. Mais le mien? Salut mon plein été! Je flambe comme une meule dont la fumée s’étale sur la plaine et empoisonne, une lieue à la ronde. Je te veux, je te veux, je te veux, quitte à te battre jusqu’à te faire crier, je t’écraserai contre moi, je t’étoufferai! Si les autres, qui rient là-bas en inspirant ses dernières lettres, faisaient pour Lucia un rempart de leur corps: alors, tel le jeune David,—oui, je m’en sens capable!—je les affronterais avec un glaive d’acier, froid comme ma rage, et haut brandi dans ma dextre exterminatrice! A nous deux! J’ai vingt-cinq ans!

Seigneur, en qui je crus, Dieu de mon enfance débile, que voulûtes-vous de moi, quels furent vos desseins? M’élûtes-vous pour que je connusse toutes les formes de la peine? Voici le sang qui bouillonne en moi, avec l’impétuosité de la sève dans un chêne géant. Hélas! au lieu de la joie du printemps, c’est la douleur qui me crispe, comme si j’étais doublé de chairs à vif!... Seigneur, faites, du moins, qu’ils n’entendent point mes hurlements!...

Trois mois après.

Georges est couché. Dans l’alcôve, son lit, loin de la muraille, donne plus facile accès dans la ruelle, à la religieuse qui le soigne. On a dû le laisser à Longreuil pour le temps de sa maladie.

L’automne tire sur sa fin. Par la fenêtre, pût-il regarder, Georges ne verrait que désolation. De grands froids immobilisèrent les derniers sursauts de la sève. L’herbe dans la cour de ferme est un paillasson jaune, les pommiers sont des squelettes, et le soleil pâle de décembre glisse un long rayon terne au travers de la chambre du malade, livré, tel un enfant, aux offices feutrés de la bonne sœur. Un feu de bois fait siffler l’eau de la bouilloire.

Nou-Miette, revenue «du pays» pour soigner Georges, a dû être écartée, elle n’entre que rarement chez lui, et quand il dort, car Georges en la voyant l’appelle; l’ancienne nourrice lui évoque de mauvais souvenirs, Jessie, Ellen, le siège, la Commune, et après ces conversations défendues par les médecins, il parle tout haut, la nuit. Nou-Miette juge qu’il est temps de reprendre pied dans la famille Aymeris. Elle rôde autour de Jojo, s’offre à remplacer la sœur, pour que celle-ci puisse accomplir ses exercices religieux. Les Aymeris ne savent plus comment la traiter, la Miette étant en visite à Longreuil; Miette prend ses repas à table, fréquente le salon, puisqu’elle s’est sacrifiée, a tout quitté pour accourir et disputer une fois de plus à la mort l’enfant qui «est autant le sien que celui de sa maîtresse». Une maîtresse? Non, une amie. Dans toutes les circonstances graves, n’a-t-elle pas promis d’être auprès de Mme Aymeris?