—Antonin, fais-je, qu’est-ce qu’a donc ma tante Caroline, elle ne descend pas?
Et maman:
—Ne le demande pas à Antonin, tu sais que Caro est mécontente parce qu’il n’y aura pas de voiture pour aller à Yanville. La maison de Mme Demaille sera, aujourd’hui, le but d’une excursion à pied. Ton père a envoyé de Paris les boules de gomme Tanrade, et j’ai promis de les faire tenir, avant ce soir, à notre voisine. Tu les porteras avec tes tantes.
Alors Caro descend; on remet son couvert: elle nous regardera manger. Dès qu’on est assis, le spectacle commence. Sur chaque visage, je lis ce que fut la nuit, puis la matinée, pour chacune des hôtes. Caroline regarde Lili, en face d’elle, avec une tendresse éplorée, une compassion de Madeleine. Son nez, sec et pointu, se courbe comme un arc, les coins de la bouche «à l’Aymeris» retombent comme les miens, le visage devient concave. La peau se fripe, des pigments de safran chassent ce qui pourrait y rester de blanc. La tête se penche sur une épaule. Silence. Lili, qui ne ressemble pas à Caroline, finit par lui ressembler si elle est en dépression. Parce qu’il n’y aura pas de voiture pour aller à Yanville, et que ça les embête, comme moi, de porter les boules de gomme. Au fond, serions-nous tous pareils?
Maman, depuis qu’elle a commencé de maigrir, à cause de son régime (sur la valeur duquel j’ai mes doutes), les cartilages de son nez ont pris une direction nouvelle; ce nez s’affine et grossit à la fois, la bouche, à la moindre pensée noire, se déforme jusqu’en une grimace mauvaise: juste le point où l’extrême douleur, l’extrême colère, le désespoir et la cruauté se rejoignent. Est-ce là maman, avec son cœur incomparable, derrière tout cela?
Eh! bien non! Ce ne sont ni les gommes, ni le pas de voiture, ni le régime antidiabétique: les visages se détournent de moi, chacun veut déjeuner dans sa chambre, parce que le voyage à Rome!... Enfin, il fallait bien en reparler, puisque je me débats contre mon désir, et qu’il grésille mon cœur. J’en ai, fichu maladroit, reparlé devant ces dames! Tout me conduit à Rome, tout me ramène à Elle, même ces visages autour de la table, tout, tout, tout, Caro, Lili, Tanrade et la saccharine!
26 Septembre.
Je relis ma page d’hier soir. Ah! oui, tout, tout, tout!