—Qu’est-ce que tu as, ma chérie, dis?
—Rien, mon amour, à l’ordinaire... Je vais bien, je t’assure, peut-être un peu de mal à la tête. Je me disais: si l’on faisait tantôt une visite à la Générale? C’est son jour et il y a trois semaines qu’on n’est allé à Yanville. Georges, viendras-tu? Il me semble que tu as un goût pour la campagne, cette année! Tu oublies Paris, cette fois! N’est-ce pas qu’on est bien, tous en famille?
Et je bâille.
Malgré Mme Demaille qui est ici, papa ne vient pas souvent à Longreuil. Nous nous partageons tous la surveillance de son amie. Papa a dû parler à M. Blondel. Je suis sûr qu’il se doute de quelque chose! Il n’a pas prononcé le nom de la Princesse depuis deux mois. Rien d’impossible à ce qu’il fît tenir à l’œil mon courrier par Antonin. Les lettres ne sont pas fréquentes; pourtant, je reçois des lettres. Si papa savait comme elles sont d’un mince intérêt! A les lire, il me semble qu’on n’y verrait qu’une camaraderie (peut-être point toujours d’un ton parfait, mais les étrangères ne sont pas comme nous); le professeur a dû faire quelque nouvelle allusion au voyage de Rome. Ni papa, ni maman ne m’en parlent; et quand on ne parle pas d’une chose aussi scandaleuse que mon absence d’un mois avec la Princesse et le professeur, c’est qu’on ne pense qu’à cela. Tout le manoir et tout Passy doivent être gourds de cette gêne que crée une catastrophe «surprobable», inévitable même, et dont on laisse toute la responsabilité à celui qui l’a rendue telle par son imprudence, et ce qu’on appelle dans mon cas «sa folie». Si jamais Lucia «me plaque», maman et papa croiront que j’ai fait quelque chose d’incongru! N’est-ce pas, Georges a toujours tort!
Là, pourraient-ils faire quelque chose, quoique j’aie vingt-cinq ans?
Pourquoi est-il fou, de la part d’un jeune homme qui marche sur sa trentaine, quoique n’en étant pas encore très proche, de souhaiter faire un voyage à Rome avec une très jolie femme et un vieil ami de la famille? Il y a trois mois, maman en eût été joyeuse. Aujourd’hui, est-ce les tantes, est-ce mon père? Elle a dû être travaillée, comme dit Mme Demaille. On ne cesse de me dire que j’ai mauvaise mine. Il faut avouer que je ne suis pas très bien. L’estomac ne va plus du tout.
L’heureuse vache, là-bas, se roule dans l’herbe de la cour aux pommiers, elle s’englue de sa propre bouse, comme se vautre le chien dans une belle crotte puante, pour le plaisir de la sentir sur soi, en soi, de la pénétrer. Ce sont les derniers jours de l’été. Les clématites duvètent encore les treillages du jardin où des boutons de roses veulent s’ouvrir, que le soleil couchant safrane. L’herbe n’a pas été fauchée; ce soir, je m’y roulerai, j’y verdirai mon complet neuf de flanelle blanche (de chez Nicoll), pendant que les tantes seront à l’église.
«Me fondre avec l’humus!»
25 septembre.
Rien de plus intéressant à observer que les visages pendant le repas de midi à la campagne, quand, tous, sommes réunis par nécessité, à moins que, si l’on se sent incapable de jouer la comédie, au second coup de cloche on n’envoie dire à l’office: «Je ne me mettrai point à table». Alors un petit tumulte se produit: