J’ai volé dans l’album de Longreuil, parce qu’on ne le regarde jamais, un portrait de moi, en culottes courtes, complet de velours, bas écossais, chapeau ridicule, l’air minable; et ma poupée Sélika sur les genoux. Je les ai sous les yeux ici, et, sérieusement, compare. Où était, alors, Lucia, déjà grandelette quand j’étais en maillot? à Pétersbourg, Londres, Naples, Varsovie? Fort loin certes, du Passy où Juste, le concierge, m’a photographié. Quelle trajectoire suivirent dans l’éther ces deux êtres qui se rencontrèrent sur un point sublunaire et terraqué, à une minute que, peut-être, déterminèrent la position des astres, mille courants invisibles et inconnus des savants? Malgré tout, malgré tous, le huit-ressorts vint affleurer le trottoir d’un boulevard, à Paris. Ces deux enfants de jadis, ces quatre yeux, comme des phares de deux trains fous se sont confondus l’un dans l’autre, au coin de la rue de Bellechasse, un certain jour de printemps. Ces deux enfants, dans la photographie, avaient l’air de nigauds; Elle, avec déjà ses lèvres minces, dont l’inférieure incline à gauche, la prunelle que mange à demi une trop lourde paupière. Son nez n’avait rien encore de celui de la Vénus de Milo.

Quant au garçon, c’est indescriptible, la tristesse de son visage! Un élève des frères ignorantins, un futur frère ignorantin. Toutes lignes tombantes; un pli qui part du lacrymal et descend jusqu’au menton; des yeux si pâles qu’ils ne marquent pas en photographie. L’arcade sourcilière gauche recouvre l’un de ses yeux—mais point comme le croissant de Diane, qu’est le sourcil de Lucia.

J’ai un visage pathétique.

Tandis qu’Elle décrivait sa trajectoire, ce diamant, qu’un outil fin semble avoir taillé, se dégangua.

Non! Lucia est un de ces oiseaux qui happent les plus petits qu’eux, dans leur vol. Elle s’alimente de chair vive, elle appartient à la faune des cimetières (en me relisant, ces deux phrases me semblent rosses, comme l’on dit à Paris. Deviendrais-je méchant? à force de...).

Autre portrait: Celle d’aujourd’hui. Je le dresse entre les deux cartons pâlis, ces photos de nos enfances, et m’examine dans la glace-trumeau de la cheminée. Horreur! Je suis le même, sinon la moustache, tombante aussi; l’arcade sourcilière, le pli; tout tombe! Mais Elle a redressé la tête, depuis, et sa bouche s’est épanouie, ses yeux se sont enfoncés et brillent dans leur grotte. On ne sait quoi la rêveuse regarde; l’opérateur la gêne, qui compte les secondes avec son chronomètre. Et elle a l’air d’un grand sphynx d’Egypte, avec une esquisse de sourire, comme pour dire: «Le petit oiseau va sortir?»

Dans le stéréoscope de Passy, un présent de Fioupousse, ce qui me fascinait, c’était toujours le désert; l’île de Philæ, les gigantesques têtes de Pharaons en granit, avec, auprès d’elles, un homme petit comme une mouche, pour nous donner «l’échelle» des géants. J’ai lu le Roman de la Momie. Quand on débute, telle est la littérature qui vous fait comprendre l’«art plastique». Je suis un double «monstre», car je n’ai jamais aimé que les belles choses, toujours attiré par ce que je ne comprenais point, d’avance vaincu par ce qui éloigne les autres. «Monstre» chez mes parents à Passy; «monstre» au milieu de mes camarades, à l’atelier, cette tour de Babel; «monstre» à la Villette? Et, peut-être, simplement ridicule...

Septembre.

Les tantes, avec leur regard, sont des personnes terribles. Elles affectent la discrétion, mais elles devinent chez moi quelque inquiétude. Dans la maison du malade, on vient d’apprendre la gravité du cas; un mal se forme, se développe à côté de vous, mais l’on n’en prononce pas le nom. De même ici, mille giries pour parler, rire et faire des projets futiles, avec trop d’animation et un effort pour paraître enjoué, jusqu’au moment où je me retourne du côté du mur, et bâille sans qu’on me voie... bâillement qui s’achève en un soupir d’irrépressible ennui.

Propos de table à Longreuil: