Alice.
P.-S.—Comme je voudrais t’aider! Tu as besoin d’une femme énergique, avisée, qui te montrât les pièges tendus à ta bonté, et te protégeât contre les excès de ton cœur...
Nous ignorons comment s’était conclue cette union des deux cousins germains, qui avaient déjà de beaucoup, dépassé la trentaine.
Caroline et Lucile avaient peu d’idées communes avec Alice Aymeris; moins encore de bienveillance pour cette cousine qui avait donné des leçons de dessin;—n’avait-on pas songé pour Alice à une situation de dame de compagnie? Ceci équivaudrait, selon elles, à une mésalliance.
Alice Aymeris était passée, du couvent de son enfance, à celui des dames de l’Adoration Perpétuelle, où sa mère, veuve, avait élu domicile près de sa fille aînée, qui y avait pris le voile. Dans un corps de bâtiment où était la loge de la sœur tourière, habitaient quelques «dames pensionnaires» laïques, elles-mêmes presque des religieuses.
En deux chambres froides, Mme Vve Caron-Aymeris vécut pauvrement avec Alice, afin d’être plus proche et «plus digne de sa sainte fille Blanche», que les règles d’un Ordre cloîtré lui défendaient de voir; mais elle entendait aux offices le soprano de Blanche monter sous les voûtes de la chapelle.
Mme Caron-Aymeris était janséniste, et d’une cruelle austérité. Alice faisait le ménage de sa mère, balayait les couloirs avec les sœurs converses; elle aussi était une sorte de converse en bonnet et pèlerine d’uniforme. Ses cheveux se divisaient en bandeaux noirs et lustrés. Sortait-elle? Espérant apercevoir Pierre chez l’oncle Emmanuel-Victor, elle ajoutait un col tuyauté, prenait sa robe de soie puce, et, sous sa capote améthyste à brides noires, ses yeux étincelants d’intelligence lui prêtaient une sorte de beauté. Dans la famille, le mot d’ordre fut: Alice n’a pas d’âge; ni âge ni sexe.—En l’épousant, Pierre, une fois de plus, s’oublie lui-même,—dirent les sœurs, quand la nouvelle fut officielle.
Le bonheur ferait-il reverdir la plante aux feuilles jaunissantes? Pierre et Alice, mariés depuis un an, Lili et Caro conclurent: Pierre a trouvé son maître en sa cousine... Ah! la fine mouche! Qui l’eût crue si maligne? Elle tient son trésor: l’avocat en passe de devenir bâtonnier, celui que recherche le monde, qu’on invite aux Tuileries. Pierre n’aurait-il pu rencontrer parmi ses belles connaissances des douzaines de femmes qui eussent au moins su tenir sa maison, présider aux réceptions, faire figure?
Mme Aymeris n’avait manqué que d’une occasion pour s’affirmer; elle prit la barre, commanda et se fit obéir. Econome et prudente, elle mit bon ordre aux trop généreuses aumônes de son époux, tâchant d’avertir l’excellent homme qu’amollissait la pitié. Une franchise, parfois maladroite, irritait M. Aymeris et ne l’éclairait point.