En hiver et au printemps, il aperçut tous les «espoirs» de l’Art français et ses Maîtres, fréquenta chez Mme Judith Gautier, Leconte de Lisle, Heredia et chez M. de Goncourt, qu’il reconduisait parfois à Auteuil dans la voiture de M. Aymeris, après les mercredis et les dimanches de la Princesse Mathilde.

En un tourne-main, Darius Marcellot avait fait d’Aymeris un homme en passe de devenir, plutôt qu’un producteur, une figure parisienne; ses œuvres déplaisaient de plus en plus aux amateurs élégants que Mme Aymeris attendait. Parmi les peintres, ses aînés firent «la conspiration du silence». En une chronique du Figaro, un de ces premier-Paris qui à cette époque cassaient les reins d’un maître, ou, en un jour, permettaient à un inconnu d’hier de louer un hôtel dans la plaine Monceau, Albert Wolff choisit Georges Aymeris comme type de l’amateur qui «étouffe» les professionnels. M. Aymeris voulut intenter un procès au Figaro; on l’en dissuada, et le mutisme fut acquis en échange d’un Corot dont M. et Mme Aymeris enrichirent la collection du chroniqueur.

Les avanies publiques couvaient.

Darius Marcellot talonna Georges pour qu’il assiégeât ces millionnaires israélites, si intelligents, si «avertis» et que les romanciers à gros tirage mettaient en scène, au milieu des bibelots du XVIIIe siècle et de collections moyenageuses: une nouvelle aristocratie parisienne de la culture et de la fortune, les héros et les héroïnes de Paul Bourget et de Maupassant, fidèles à la rue de Berri. S. A. I. Mme la Princesse Mathilde les recevait avec Sardou, en tête des auteurs dramatiques, avec les académiciens, les savants, les historiens; parmi eux Goncourt avait la contenance du précepteur qui ouvre la bouche pour parler, mais qu’on n’écoute pas.

Georges, le dimanche soir, dans les pièces basses tendues de soie rouge, causait avec Goncourt, de Péronneau, de Tiepolo, des maîtres de jadis, hérités par la nièce de Napoléon Ier, et dont elle célébrait moins souvent les mérites, qu’elle ne louait l’esprit des tableaux de chevalet par son amitié choisis depuis cinquante ans aux vernissages du Palais de l’Industrie, ou aux «envois» des prix de Rome: «ses protégés», dont les noms aujourd’hui sont tombés dans l’oubli. Quelques-uns vivaient encore, dont les habits noirs et les plastrons blancs tournoyaient dans le jardin-d’hiver-galerie, entre «les épaules endiamantées», les aigrettes et les éventails. Mme de Galbois, la Dame d’honneur de Son Altesse, rabattait les cohues du dimanche vers la serre du palmier et la table aux rafraîchissements, afin que la Princesse, déjà fort âgée, s’entretînt tête à tête sous l’abat-jour de «son coin à elle» avec un diplomate ou un intime.

Un soir, M. Gérôme, devant un cercle de femmes, fit à Georges, dans le jardin d’hiver de la Princesse Mathilde qui tenait grand cercle, une scène que racontèrent les journaux. Une des toiles de mon ami avait été, en milieu de panneau, accrochée sur la cimaise. L’importance de cette cimaise, à cette époque! C’était, je crois m’en souvenir, à l’Exposition Universelle du Centenaire, en 1889.

—Vous, jeûne poseur,—lui dit Gérôme qui avait l’air d’un général de division—vous ne seriez pas fichu de môdeler l’ossature d’un cheval, et, pour câcher votre ignorance, vous flanquez des rayons de sôleil sur un mânnequin en plein aîrrrr... et vous appelez çâ l’âllée des Pôteaux! jeune hômme! Vous nous foutez çâ comme un défi. Son Altesse Impériâle vous pistônne et voilà votre nâvet en face de la belle figure nue de mon collègue Jules Lefebvre! Et s’adressant à vingt personnes dont les yeux flambaient de joie:—Mesdâmes, vous êtes coupâbles!...

M. Aymeris, de loin, entendit le roulement franc-comtois de M. Gérôme, et Mme de Galbois vint lui demander, en clignotant, pourquoi Georges était si entouré. Il distillait sans doute des «rosseries»?

—Allons bon—dut-il se dire—Georges aura parlé de Manet à ce brave Gérôme; malheureux enfant! Encore les remontrances d’un vénérable académicien! Et cela, après M. Bouguereau!

Il respectait trop l’Institut, pour mettre en balance la sagesse d’un maître très cher à la Princesse Mathilde, et les impertinences de Georges, telles que Mme de Galbois, après information rapide, les lui rapporta de derrière le palmier et le pouf.