M. Aymeris rentra chez lui, «enfouit cette histoire en sa cravate», comme disait sa femme, mais Georges m’assura que cette scène si ridicule avait développé chez son père un pessimisme morbide qui allait détruire ce qui restait de force à cet homme trop émotif et trop bon.
Georges ne se laissa pas désarçonner, quoique qu’on le tînt pour un «faux confiant en soi qui, un de ces jours, jetterait le manche après la cognée...». Je jugeai, au contraire, que ses ennemis et la mauvaise fortune, pourraient devenir ses meilleurs collaborateurs.
Dans le caractère double de Georges Aymeris, je discernais des germes d’audace chez l’artiste, que l’homme n’avait pas dans la vie sociale. Sa conviction s’accrut qu’il avait «quelque chose à dire» et il inclina devant le chevalet son dos de piocheur, comme un toit sur lequel glissèrent les averses, tant que Darius ne le réquisitionnait pas pour un racolage mondain.
Mme Aymeris avait en Darius, et sans le connaître, un associé que fascinait, comme elle jadis, l’hôtel de l’avenue Montaigne. La lutte, les injures reçues, comme les ratages, longtemps firent la joie de mon ami. Il rebondissait à chaque insuccès, soutenu par sa rare puissance de travail: travail auquel il se remettait à volonté, comme un chien à dormir, n’importe où et n’importe quand. Darius prétendait que Georges devait peindre plus vite, «en faire davantage».
Je lui vis en effet recommencer trente-deux fois une étude qu’il peignit d’après ma tête; si bien que je n’osai plus, de tout un hiver, me faire tailler les cheveux, afin que je me ressemblasse à moi-même. Il fit des calques, des dessins au pinceau, et n’était jamais satisfait, alors qu’à la première indication il avait juré qu’il ne toucherait plus à cette esquisse.
Et il continuait, et il continuait, après d’incessantes interventions de l’entraîneur Marcellot, qui m’eût, à la place de Georges, complètement paralysé.
Mais je ne veux pas m’étendre sur le peintre, si ce n’est en relation avec sa vie privée: les lecteurs ne connaîtront guère les ouvrages de mon ami; il en détruisait maints par divination du sort qui attend l’artiste moderne—et la plupart sont à l’étranger, Georges n’aurait pas su, lui-même, dire où. Avec quelle mélancolie ne parla-t-il pas de ces bordures «à canaux» du jardin d’hiver, rue de Berri, qui, à la mort de la princesse Mathilde, ayant été vendues aux enchères, doivent encadrer déjà d’autres toiles, pires encore que les Heulland, les Lobrichon, les Boulanger, les têtes de Romaines au teint de malaria, les truands et les ribaudes d’Adrien Moreau et les femmes libellules de Louis Leloir! A quel collectionneur de documents napoléoniens était échu certain panneau de quelques centimètres, un James Tissot de 1866, que Georges ne se lassait pas de regarder: c’était l’entrée des Tuileries, à la grille de l’enclos où jouait le Prince Impérial. Des tambours de la garde, en bonnet de poils, battaient la retraite du soir. Des oiseaux, autour du groupe de marbre, l’Enlèvement des Sabines, s’envolaient vers les arbustes sans feuilles au travers desquels se distinguait «le Château»; quelques enfants cessaient leurs jeux, des garçons et des filles vêtus comme l’étaient alors Georges Aymeris et Jessie. Nul, hormis Georges et Goncourt, n’avait déniché ce délicieux tableautin; une draperie le recouvrait près d’une bouche de chaleur qui depuis vingt ans le cuisait comme un pain.
«Le monde» était, par Darius, amené aux réceptions de l’Impasse des Ternes; et aussi un autre «monde», celui de la «gendelettrie» des petites revues. Georges allait-il être mieux compris et apprécié par ses nouveaux compagnons auxquels il se donna sans compter?
Je l’observais au milieu d’eux dans son atelier où, trop rarement, un mot de sincère intérêt répondait à son expansion et à sa maladroite franchise. Ceux qui connaissaient la mère, retrouvaient, disaient-ils, dans le fils, cette gaucherie qui avait presque fait de Mme Aymeris une vieille fille comme les tantes Lili et Caro.
«Certains individus naissent avec une disposition congénitale à créer l’antipathie ou la méfiance—pour le moins!»—m’a dit Goncourt.