Cyprien de Sarjinsky, secrétaire de la Revue Mauve, musicien, critique d’art et reporter au Petit Journal, avocat sans causes, compilateur de mémoires à la Bibliothèque Nationale, s’empare des faveurs de Georges, se rend si indispensable à lui et s’en fait tant chérir, que pour des mois, il habite la soupente de l’atelier. Ce Sarjinsky est sur le point d’épouser une Allemande dont il a deux enfants. Il devient le secrétaire de Me Aymeris. M. et Mme Aymeris lui offrent leur table, et c’est moi qui, longtemps après, découvris tout un service d’espionnage dont ce Polonais était le chef; il allait de la Revue à l’hôtel Peglioso, tenait un bureau à Passy. Entre le fils et le père, c’est un double jeu, une perfidie que cachent des sourires innocents, des compliments discrets. Avec une politique adresse et une connaissance, toute slave, des familles aux relations compliquées, Sarjinsky manœuvre entre Mme Aymeris et Mme Demaille, entre Darius et Georges, entre M. Aymeris et Albert Wolff, grâce auquel il se glisse comme rédacteur au supplément du Figaro. Il a l’air d’aplanir: il brouille tout avec une joie de bedeau qui se venge de la chaisière et de M. le Curé.

Ce Sarjinsky allait faire une belle carrière comme écrivain politique conservateur, après avoir été le cerbère cauteleux d’une illustre revue, où, lecteur des romans, il rejeta des manuscrits de valeur, alors qu’il avait le goût le plus sûr.

Au moment où les inquiétudes de M. Aymeris se calmaient, Sarjinsky lui présenta des fiches où étaient marquées, au jour le jour, le nom des «mauvaises fréquentations de Georges» et les indices de ce «désordre cérébral» que le professeur Blondel avait naguère signalé. Sarjinsky fit même croire à M. Aymeris que son fils fumait l’opium et se piquait à la morphine. En même temps, il feignait de croire que M. Aymeris contremandait les ordonnances du Roumain, guérisseur de Mme Aymeris; il traitait avec malice l’artiste en présence des camarades ou des amateurs qui fréquentaient l’impasse, mais accablait de compliments son «Cher Georges».

Darius n’osait point dénoncer ce factotum, intérimaire à la Revue Mauve, les jours de «courses au trot» en province, où le Directeur espérait rencontrer la fortune; et Darius était fasciné par le génie de ce Slave qui traduisait des textes de toutes les langues et connaissait la littérature hindoue.

—Oh! Cher, me dit-il, silence! silence, très cher! Notre Slave est le fétiche de la Revue Mauve! Il a sur notre ami une influence merveilleuse et il est aussi précieux au vénérable M. Aymeris qu’à Georges et à moi. Prudence! prudence, cher! Cet atelier de l’impasse devient un cercle «précieux» et de plus en plus «select». Il ne nous manque que la Princesse Peglioso, mais «de» Sarjinski l’y amènera... par la musique. Nous allons donner des quatuors. Sous peu, Georges Aymeris n’aura que des amis, il devient très sympathique, il a tant d’humour... peut-être trop d’ironie, mais c’est là une petite affectation d’homme du monde, une humeur à la Lord Byron.

Ecoutons, au sortir de chez Georges, les propos des camarades qu’il a divertis par ses histoires tragi-comiques; une sourde rancune y perce, malgré le plaisir qu’ils y ont pris:

—Un des heureux de ce monde, pourquoi est-il si amer? De quoi se plaint-il? Il s’est embêté chez ses vieux parents; et nous, chez les nôtres, nous sommes-nous amusés?—dit le poète Aloys de Perdyeux, un Olympio qui drape ses «nonchaloirs» dans les plis d’un macfarlane râpé. Perdyeux a ajouté une particule à son nom, et vit misérablement avec trois gosses et sa belle-famille, dans un logement à trois pièces où il écrit de beaux vers.

—Aymeris veut m’attendrir et se plaint de sa solitude de Passy, où l’on mange à en crever... et moi? La tour de mon manoir ancestral est abolie depuis Louis XII et je fais des dessins de modes pour le Gaulois!

Aussi bien, Georges qui, nous l’avons dit, savait que pour un artiste l’indépendance de ses moyens pouvait être une servitude, après s’être vu, comme son père, en butte aux convoitises, connut-il les tentatives de chantage de la part de tels qu’il avait crus dignes de lui, et qui le bafouaient ensuite comme un «dilettante», un banquier amusant, mais avare et redoutable; et il ne comprenait pas que la camaraderie n’est bonne, possible, même entre jeunes hommes, que si leur genre d’existence a quelque similitude. L’ami de Jean Michel, le fils de l’emballeur, (dont on n’avait plus eu de nouvelles) ne se soumettrait jamais à une loi abominable de la société actuelle, où l’union, le mélange apparent ne se produisent que si l’intérêt du moment, ou le hasard, rapproche les classes. Comme je lui rappelais ce fait, il me répondit:—Oui, c’est ce que prétendaient les tantes, quand j’étais au lycée: si c’est juste, c’est tout de même inadmissible! On encourage le mal en proclamant son existence.

Georges s’irrite, par moments, de ne pouvoir retenir auprès de lui certains amis dont le commerce lui serait bienfaisant; il les implore par certains soirs de solitude, plus pesants que d’autres, quand il se dirige à pied par les quais vers Passy. La Seine coule dans les vapeurs poussièreuses, des points lumineux, des becs de gaz sur les ponts, le fanal d’un bateau-mouche, piquent de jaune, de vert et de rouge le crépuscule: la grande ville suspend son trafic, le travail cesse; l’esprit veille. Les vers de Baudelaire affleurent la mémoire de Georges!