—Pardon! pardon! je suis un misérable! Oh! ma chérie! ne me regarde pas, oublie mon visage de fou! Je ne te quitterai plus. Je vais revenir vivre à côté de toi, me voici. Ah! qu’est-ce qu’a dit Sarjinsky?... Chérie! La typhoïde, est-ce là ce que j’ai eu? Tu me fais délirer!
A la suite de cette scène d’énergumène, Georges passe la nuit dans la maison de sa mère qui a une de ses mauvaises crises et, pendant quelques semaines, il n’ira plus à l’atelier que si l’exige une séance, et il s’échappera aussitôt pour revenir vers la malade.
S’il n’est pas très gai, Mme Aymeris plaisante:
—Georges, j’ai fait raccommoder ta boîte à cigarettes, on a remis le carreau, mais je crains pour les candélabres! Il y a aussi les Horaces et les Curiaces; j’y tiens, tu sais, à cette pendule du Serment, tu ne vas pas encore avoir une colère!
Et ils rient ensemble.
Jean Dalfosse, un ancien camarade de l’académie du passage Geoffroy, a pris un atelier contigu à celui où Georges s’est réinstallé. Fils de grands industriels de Moscou, il fait à Paris la fête, et «s’occupe de peinture en amateur». Il a un talent de caricaturiste, peint des jockeys; membre du cercle de la rue Royale, il ambitionne, comme Darius Marcellot, mais avec plus de chances, le Jockey Club, où un parent de sa mère, le marquis de Champbazé, sera l’un de ses parrains. Plein de verve et d’esprit, beau cavalier, «fine lame», très connu dans les salles d’escrime, il est le commensal de la Princesse, auprès de laquelle il a, comme «gigolo» et comme pantin, succédé à Georges; et dès le premier contact, ces deux cadets des Monstres ont conçu une insurmontable aversion l’un pour l’autre. Or, Jean Dalfosse, curieux de Georges, à cause de ce qu’il a entendu raconter de l’impasse, ne se borne pas à une visite afin d’enrichir de ses observations personnelles et de traits nouveaux, le casier d’un prévenu dont le nom se répand à Paris. Il joue donc le rôle d’admirateur et se lie avec Georges qui sera, une fois encore, la dupe de sa propre confiance en les autres.
Jean ne lui parle pas tout de suite de l’avenue Montaigne; mais en écrivant, un soir, Aymeris voit sur son secrétaire la photographie d’une femme voilée jusqu’au menton, et la gorge très découverte, avec, au bas du passe-partout, cette signature aux lettres pointues comme des lames de glaive: la Monstrueuse des Monstres. Derrière le cadre, une main d’homme a tracé ces mots: «Vous êtes destiné à mettre le feu partout et à ne le pas laisser mettre à vous-même.» (Amitiés, amours, et amourettes, par M. Le Pays, 3e édition, revue, corrigée et augmentée.)
Des matches de boxe avaient lieu dans l’atelier de Dalfosse; à l’une de ces séances, «gala franco-américain, blancs contre noirs», une centaine de personnes furent priées, dont Georges; il s’y rendit à l’heure où, le match terminé, des maîtres d’hôtel versaient du vin de Champagne dans les coupes et offraient des babas et des sandwiches. Georges reçoit un coup dans le dos: c’est l’ombrelle de Lucia Peglioso; la Princesse est voilée comme dans la photographie, mais elle a mis une robe de velours violet, avec un col de chinchilla qu’elle remonte jusqu’aux oreilles, quoiqu’il fasse chaud.
Aymeris entend le rire de Kundry:
—Georges? Comment! Vous? Je vous croyais mort! Vous savez que vous avez de très singulières façons! On vous a dit bien élevé, il paraît qu’on se trompait! Alors, vous me lâchez pour toujours? Vous avez sans doute des maîtresses très accaparantes. Quelle mine, Georges! On dirait que vous sortez pour la première fois après une maladie. Quand est-ce que vous vous déciderez à me peindre en madone? Que devenez-vous? Et mon portrait? Je ne vous plais donc plus? Sans doute, n’ai-je plus assez de fraîcheur pour tenter vos pastels? Mon voile ne signifie pas que je sois comme la comtesse de Castiglione! J’ai encore de quoi donner à manger aux Monstres...