Cette préoccupation est bien marquée dans ces pages du journal.

Jour de Pâques.

Grasse, Grand Hôtel.

La toux de mon voisin de chambre m’a empêché de dormir. C’est à peine si je puis croire à ma présence dans cet hôtel, en compagnie de l’ex-Dolorès de Darius Marcellot, lequel exige six toiles pour juin et douze dessins pour la Revue. Pourquoi suis-je venu à Grasse? Pour prendre quelques vacances, après cet odieux «envoi au Salon» qui les agite tant là-bas, comme si mon nom devait figurer sur un misérable palmarès, aux dernières pages du catalogue officiel. Vinton, lui-même, croit encore à ces balivernes, lui qui a grandi à côté de Manet et des Impressionnistes! J’ai envie d’embrasser Degas, qui m’a dit:—Jeune Aymeris, on expose chez le marchand de vins. Il aurait pu ménager maman. Me voilà, après la trentaine, avec un nom connu, mal classé; déclassé, je le crains, et plus seul qu’aucun vagabond de la route, moi qui eus tant de «facilités» et d’occasions, pour devenir celui que j’eusse voulu être, et dans mon apparente félicité, ne serais-je qu’un mécontent? Bien pis qu’un raté inconscient: un mécontent sans bonnes raisons à donner aux autres de son aigreur. Pas une circonstance de ma vie n’est digne de pitié... mes essais de confidence m’ont appris à connaître les hommes. Et je recommencerai tout de même! Pour celui qui peine à placer sa copie, qu’il sorte du ruisseau ou qu’il chante son manoir démantelé, la gloire abolie de ses ancêtres—rien ne compte, hormis la gêne quotidienne; ceux-là ont leurs raisons, mon cœur est avec ceux qui ont faim. S’ils savaient les mille autres façons de souffrir communes à l’humanité entière, peut-être auraient-ils plus de patience envers ceux qu’ils appellent les heureux de ce monde. Evidemment, mon lit est mol, la chambre est claire, le paysage divin; la Méditerranée, ce matin, d’un bleu d’indigo, semble accrochée aux palmiers du parc; cette vieille petite ville si blanche et si rose pourrait être Tunis, l’odeur des orangers monte jusqu’ici étourdissante. Dans un instant, je sonnerai pour le déjeuner, une Luxembourgeoise me l’apportera avec de bons pains croquants et de la confiture de mirabelles; rien à faire, si ce n’est de «me plaire» ici jusqu’à ce soir, et demain, et une semaine, et quinze jours, et toujours si je le voulais. Impossible!

Le Faune de Mallarmé voit le soleil à travers la peau du raisin, mais ma journée s’annonce «morale chrétienne» et peu conforme aux préceptes païens de Darius. Je pourrais connaître la joie, (je le sais maintenant), avec mes frénésies, mon optimisme indéracinable; mais je suis un heureux de ce monde, avec des menottes au poignet, bafoué, châtié dès que j’ouvre la bouche ou que je souris. La franchise n’est permise qu’à celui qui couchera, ce soir, sous les ponts...

Y aurait-il deux moi? L’un qui se dirige à gauche, et l’autre à droite? Je dois être un homme de dialogue et mon interlocuteur ne peut être que moi-même—ou Darius? Mais encore!...

Quelle fut l’influence de ces réflexions mélancoliques sur l’œuvre de mon ami? Comme un prisonnier, s’il fait le tour du préau, revenant sans cesse à son point de départ, il ne voit qu’à de rares instants les murailles dressées autour de lui. Donc, rempli de fierté, sentant sa force, il les veut abattre; il s’est évadé déjà. Il est parti. L’enfant prodigue était alors un sujet à la mode. Il se voit comme le biblique gardien de pourceaux dans le tableau de Puvis de Chavannes. Pourtant il est une épreuve dont il redoute le périodique événement: sa mère l’oblige à exposer ses œuvres au Salon annuel, ces graves assises dont l’importance sociale diminuait à peine à la fin du XIXe siècle. Un «Groupe de littérateurs de la Revue Mauve», le premier succès qui mit en évidence le nom d’Aymeris, avait rasséréné les centenaires de Passy.

A partir de ce printemps, l’absolution générale semblait acquise à Georges; on l’invitait à exposer aux «Sécessions» d’Allemagne où il avait vendu quelques toiles. Je l’abonnai à un service de Presse dont Mme Aymeris fit ses délices: une mère ne demeure pas indifférente à l’amusement de lire, chaque jour, imprimé le nom de son fils, qu’on le loue ou le critique en plusieurs langues. Georges «réfrigéra» Mme Aymeris:

—Ne te fais pas d’illusions, ma bonne chérie... la plupart de ceux qui signent ces «coupures», ne savent ce dont ils parlent. Si, par hasard, j’ai «conquis leurs suffrages», qu’importe? attends, ma prochaine toile fera oublier le groupe de la Revue Mauve; si elle le rappelle, on la trouvera inférieure à la précédente; si elle est différente, on dira que je ne suis plus le même. Il faudrait dorénavant peindre chaque année le même groupe, comme Vinton-Dufour, ou comme Didier-Puget ses bruyères. Si l’on surprend le public, un beau jour il ne vous permettra plus qu’on le surprenne, il associe une certaine image à votre nom.

Mme Aymeris s’avouait toute «requinquée» par les succès de Georges:—Enfin, je vois que j’avais raison de te rendre studieux malgré toi..... Ton père haussait les épaules:—Laisse-le donc tranquille! Il est si chétif, ne le fatigue pas, disait-il..... Or te voilà aussi robuste qu’un autre, et un homme connu, un artiste fêté!