Georges souriait:—Je ne voudrais pas te faire de la peine, mais «fêté» est de trop, maman. Il y a les bons petits amis, il y a.... ce qui n’arrive pas jusqu’à toi..... il y a.....
—Quoi? Qu’y a-t-il? Ne me mets pas martel en tête... Mais si, au fait, je veux savoir.
—Eh bien! il y a que je suis un des heureux de ce monde, comme ils disent, un privilégié, un amateur, un «fils à papa», l’ennemi!
—Ennemi de qui? Ton père et moi, que je sache, nous n’avons jamais fait que du bien. Pourquoi, mon adoré, aurions-nous des ennemis?
Georges se taisait comme sur chaque sujet brûlant et sur lequel, avec sa mère, il eût voulu s’étendre. Des silences opprimants se prolongeaient, la pensée fixe du fils et celle de la mère se rejoignaient sur ce seul point: bientôt, nous ne serons plus ensemble.
Or les années s’écoulaient, et Mme Aymeris était toujours là. M. Aymeris, trop parisien pour se tromper lui-même, redoutait pour son fils la revanche des confrères, après le succès du Salon de 90.
Magnard, directeur du Figaro, demeurait à Passy; M. Aymeris et son voisin, rentrant parfois à la même heure, faisaient un bout de route ensemble. Magnard proposa de conduire Albert Wolf chez Georges. Georges n’avait rien de prêt.
L’année suivante, il envoya douze «numéros» au Champ-de-Mars, Sécession française, où l’auteur du Groupe de la Revue Mauve, sociétaire-fondateur, avait droit à un nombre illimité de toiles; il exposa, entre autres, un groupe de jeunes filles qui disposaient une nature-morte sur une table; par la fenêtre on découvrait un paysage maritime, une plage où jouent des enfants. Vinton-Dufour était venu jusqu’à Passy pour juger de cet envoi, se déclara content, quoiqu’il préférât la composition du groupe de 90. Des marchands, des critiques défilèrent chez Georges, et à son grand déplaisir, mais il ne put s’opposer à cette invasion de barbares. Magnard prévint M. Aymeris que son critique d’art insistait; Georges refusa une deuxième fois l’honneur de sa visite; M. Aymeris le supplia de ne point mécontenter un éminent critique, dont il n’avait qu’à se louer.
Le jour du vernissage était attendu avec impatience par la famille Aymeris. A l’heure où les journaux arrivent, M. Aymeris, qui se lève tôt, va lui-même ouvrir la boîte aux lettres, près de la loge du concierge. C’est un jour radieux, les cinéraires et les myosotis bordent la petite allée ombreuse qui conduit à la grille; la chienne Trilby, que réveille le soleil de mai, a quitté le lit de sa maîtresse pour suivre son maître. M. Aymeris fait sauter la bande du journal, s’asseoit sur un banc, les jambes molles; sa main un peu tremblante joue avec les clefs dans les poches de sa longue «robe de chambre-redingote», taquine le gland de sa calotte de soie, signe de trouble; parcourt les premières colonnes de l’article d’Albert Wolff. Rien! Rien! Rien dans le compte rendu des salles où il sait accrochées les toiles de Georges. Les yeux congestionnés, il va chercher sa loupe quand le nom de son fils apparaît en grosses lettres, et en tête d’un paragraphe, ce «chapeau»: Déchets. Et il lit ces lignes: «Nous serions-nous trompés en saluant l’an dernier, M. Georges Aymeris comme l’un des grands espoirs de l’Ecole Française? Nous nous sommes trop hâtés. Très rares les épaules assez solides pour résister au gros succès! Le morceau excellent que M. Georges Aymeris nous donna, il y a douze mois, et que l’Etat se hâta d’acquérir pour le Luxembourg, fut un ouvrage d’autant plus remarqué, que, chacun le sait dans Paris, l’auteur, fils de notre grand avocat, universellement célèbre, n’a pas besoin de son métier pour vivre. M. Georges Aymeris est un des heureux de ce monde, que les fées comblèrent à sa naissance. Son esprit facile était connu avant l’aurore de son talent de peintre. Que se passa-t-il depuis mai dernier? Nous ne voudrions pas encore renier ce que nous avons écrit alors, il eût été préférable de passer sous silence une erreur totale; mais les amis de l’artiste ne nous en laissèrent pas le loisir. Puisqu’on m’oblige à parler, je vous donne un conseil, M. Georges Aymeris: Travaillez, réfléchissez, brillant causeur, et ne vous croyez pas encore l’émule de Bastien Lepage. Excusez les critiques qui applaudirent trop tôt: nous ne vous savions pas le favori que vous êtes dans ce monde où l’on s’ennuie et dans celui où l’on s’amuse.»