—Madame, chez nous, les enfants mangent des purées et des légumes; on a tué master Jacques avec les «joints»[1].

Miss Ellen avait, à ses débuts dans la maison Aymeris, voulu installer une nursery, avec le régime britannique. Nou-Miette s’était gaussée de «ces manières». Elle bouda, et Mme Aymeris lui obéit. Selon cette campagnarde, les bains, les jambes nues, c’était bon pour «les Angliches».

—Il faut être des Turcs, pour résister à l’eau froide—disait-elle.—Les petits Français portent des bas et sont propres, sans avoir des baignoires comme des femmes de mauvaises mœurs. Ah! Madame ne voudrait pas!... Note Jojo n’est pas un sac à bière, i’n’sera jamais un hercule de force, comme mon pauvre Jacques! il lui faut de la bonne viande saignante et qu’il n’attrape pas froid...

Mme Aymeris ajoutait un caleçon de futaine, un gilet de tricot, et les prescriptions devenaient encore plus rigoureuses dans leur absurdité.

On allait s’occuper de l’instruction de Georges, à huit ans. S’ils hésitaient entre les différentes hygiènes, les Aymeris n’avaient pas de doute quant à la supériorité des femmes pour cultiver l’esprit d’un enfant délicat. Des maîtresses viendraient, chacune une demi-heure à la fois, pas plus, mais tout le long du jour, dispenser, «en se jouant», les multiples bienfaits de leurs respectives lumières. Georges apprendrait «en s’amusant». Nou-Miette eût volontiers «fichu ces savantes à la porte».

—Ces drôlesses-là, elles ne me donneraient même pas la main, bien sûr!—ricanait-elle.

Soit incapacité d’un effort, ou par la faute des professeurs qui avaient ordre d’être indulgents, Georges apprenait mal, et la lecture le congestionnait. Il s’allongeait sur les sofas, dessinait, griffonnait au crayon de petites compositions littéraires, qu’il déchirait dès que finies. Il écoutait tante Caroline toucher du piano. Mme Aymeris lui enseigna les notes de musique, mais s’il avait de la mémoire pour les mélodies, et la voix juste, il ne retenait point le nom des notes. Mme Aymeris se munit d’un solfège dont elle le poursuivait jusque dans les escaliers; elle s’asseyait sur les marches, Georges s’obstinait-il à y demeurer, ne le lâchant plus qu’il n’eût reconnu un fa d’un ut, un dièze d’un bémol, une croche d’une ronde.

—Faites-lui entendre de la musique!—disait M. Aymeris. Je veux que mon enfant en entende de la bonne, tout de suite. Il voudra en faire aussi.

J’ai trouvé dans les souvenirs de Georges ce dialogue de son père et d’une certaine Mme d’Almandara.

(Du journal:)