—Le poirier qui ne donnait plus de fruits, tu sais, en bas du jardin, près de tes poules et de tes lapins, le tronc sur lequel grimpent des capucines? C’était un centenaire, on en a fait des bûches.

—Ah!

Et tout le monde était devenu pour Georges, les enfants exceptés, des centenaires, ceux qu’on emporte ailleurs, ceux qu’on abat comme des arbres.

Tel un oiseau des îles, rare et dépareillé, Georges, seul dans sa cage, voyait au travers des barreaux des gens faire des choses interdites à lui, et il ne rejoindrait jamais ces centenaires.

Plus de Ranelagh, à cause de l’humidité des pelouses et des quinconces; défense de s’approcher des autres enfants qui ont la coqueluche ou des éruptions mal guéries. Autour du Lac, levant la tête, autant dire tenu en laisse par Nou-Miette, il assistait aux derniers fastes de l’Empire. C’était une procession de calèches, de daumonts, de «mylords», des livrées et des harnais de gala, plusieurs rangs de voitures d’où débordaient des crinolines, un roulement sourd dans l’avenue de l’Impératrice; ces cortèges, qui passaient au-dessus de la ligne d’horizon comme des poussières dans un rayon de soleil, faisaient cligner les yeux de Georges, et ses oreilles bourdonnaient encore quand il regagnait la triste maison des siens.

En juin, c’était Dieppe, où il habitait une autre maison de centenaires, celle de ses cousins Voinchot; Dieppe, maintenant sans Jacques, jadis bâtisseur pour son petit frère Georges, de châteaux en galets, de forteresses où brillaient des cabochons de verre, des fragments de bouteilles polis par le flux et le reflux, et qui ressemblaient à des émeraudes. Il y avait aussi du silex aux marbrures d’onyx, des coquillages; le sable et des herbes marines encroûtaient leurs arêtes. Miss Ellen veillait à ce que Georges pateaugeât à marée basse, pour affermir ses chevilles dans l’eau salée des flaques; mais Nounou tenait pour dangereuse la pêche aux crevettes. Georges traînait au bazar du Casino, aguiché par les sébiles russes, une pacotille d’objets algériens, des chinoiseries et des lanternes japonaises; à l’atelier de l’artiste-photographe, c’étaient des presse-papiers de grès sur lesquels les voiles d’un brick se gonflent, un paquebot lutte contre la tempête; sur un autre galet, le pinceau de M. Julius avait peint une mouette qui rase la «surface de l’onde», un oiseau aussi grand que ces barques polletaises, dont les rameurs en bonnet de coton piquent de rouge un ciel de tempête: cruelles tentations pour Georges qui n’était pas très riche. Nou-Miette grognait:

—Et dire qu’il y a des petits comme toi, qui n’ont même pas de pain à se mettre dans le ventre!...—Georges regardait, du coin de l’œil, les ivoiriers de la Grande Rue. Le pauvre Jacques avait-il assez raillé les stations de Georges devant les vitrines, pleines de poupées-baigneuses, de marchandes de harengs et de ces figurines en terre cuite que modelait alors le fameux Graillon.

M. et Mme Aymeris défendaient à Georges le bal d’enfants, comme tous les plaisirs de son âge, dont il se sentait peut-être moins privé, car la froideur de son sang avait fait de lui un petit vieillard, déjà un «centenaire» lui aussi. Pourtant les lois infrangibles qui régissaient ses jours comptés, se relâchaient un peu pendant les quelques semaines à Dieppe; il s’allégeait de ses châles de laine, des cache-nez, des guêtres, des pompons de soie bleue, cousus à son chapeau pour protéger ses oreilles en hiver. Oh! le froid de ces longs corridors de Passy, de ces dalles noires et blanches, de ces hauts murs d’où l’humidité suintait! Un seul poêle à bois chauffait l’ancien rendez-vous de chasse d’un fermier-général devenu, sous Louis XVIII, une école de Maristes, puis qu’Emmanuel-Victor avait loué «pour y camper tant bien que mal dans la banlieue.»

Georges, se rendant d’une pièce dans l’autre par les couloirs, pliait sous la charge des paletots et des plaids que «ses femmes» jetaient sur ses épaules. Mme Aymeris, jusqu’à son mariage ignorante des précautions, subit l’influence de la crainte et du chagrin, devint capable, pour Georges, de menus soins qu’elle eût jugés absurdes, du temps de Marie et de Jacques; s’était-elle avisée que les grosses tranches de viande fussent mauvaises pour l’intestin? Et ces heures d’escrime, de gymnastique, de cheval? Si c’était à refaire! Et Mme Aymeris levait les bras au ciel, quand Miss Ellen lui disait: