Georges retournait en arrière! Et il ne travaillait plus; absorbé par sa Rosette, comme jadis par Jessie, sa passion était là, très dangereuse, inconsciente, et se prenant pour de la pitié, pour un sentiment noble que rien ne rabaisse.
M. Aymeris, chaque jour un peu plus morose et plus faible, ne quittait guère son cabinet que pour se rendre chez Mme Demaille; l’indestructible nonagénaire lui survivrait: nous commencions de la croire immortelle.
Mme Aymeris restait dans son jardin, s’il faisait beau, ou près du feu, avec sa Trilby. Elle se desséchait, sans que les médecins constatassent une recrudescence de son mal. L’avocat feignait d’ignorer le traitement du docteur roumain que Georges avait rappelé; mais M. Aymeris ne parlait pas. Quant à lui, il se laissait mourir, respectueux des desseins de la Nature. Mme Aymeris se remit à lire son vieux missel latin, se fit conduire en voiture aux offices avec plus d’exactitude que jadis; elle priait à voix basse, en remuant les lèvres comme les écoliers qui se répètent à eux-mêmes leurs leçons. Georges la surprit un jour, agenouillée et comme en conversation douloureuse avec le crucifix de sa grand’mère, un souvenir de la rue d’Ulm. Il pensa: Je n’ai jamais vu maman remplir ses devoirs, même à Pâques; le catholique qui ne communie pas, est-il en règle avec l’Eglise? Il y a des ecclésiastiques si compréhensifs, si habiles! Un directeur pourrait être utile à maman qui, j’en suis sûr, n’ose plus se confesser.
A chacune de ses visites, il observait des livres que sa mère, avec le geste d’une femme qui se couvre, si quelqu’un frappe à la porte de son cabinet de toilette pendant qu’elle se lave, cachait dans sa chancelière dès qu’il entrait. Un volume, les Provinciales, dans une reliure du XVIIe siècle, timbrée d’armoiries, était en évidence sur la tablette du bureau. Une fois, il surprit d’autres ouvrages: Madame Guyon et Fénelon, l’Exposition des Maximes des Saints et un Traité du Quiétisme.
Georges, après s’être instruit auprès de Léon Maillac, interrogea sa mère:
—Avez-vous un directeur, maman? Voyons! Vous n’êtes plus janséniste, comme bonne-maman? La terrible férule, que celle de Jansénius! Mais j’aperçois là un Traité du Quiétisme... si je ne me trompe, Fénelon, imbu d’hellénisme, est indulgent aux pécheurs et tolérant pour nos émotions trop vives? Le Jansénisme impose trop d’austérité, de perfection, oh! maman, comment, vous, chérie, une janséniste, m’auriez-vous ouvert la cage et désiré pour moi tous les bonheurs... au lieu que ce soit papa, avec son peu de religion, qui ait eu peur de la vie?
—Laisse-moi, mon Georges! Ne parlons pas de religion; chacun la pratique à sa manière, bien peu atteignent à la perfection. J’ai peut-être eu trop peur de Lui, parce que j’étais trop éloignée de la perfection! Je me rattrape sur le tard. Tu en viendras là... mais laisse-moi à mes petites pratiques. Je lis. J’attends tout de Lui! En tout cas, je crois!
—Faites-vous donc faire la lecture par un bon prêtre, mais un prêtre jeune!
—Merci de tes conseils, mon enfant! Quand je ne lirai plus moi-même, Nou-Miette remplira cet office.
—Alice—disaient les tantes—a toujours été originale. Ses chagrins ne sont point sans l’avoir rendue ce qu’elle est aujourd’hui.