Cet état de concentration fiévreuse inquiétait Georges, si ce nouveau mysticisme plus doux occupait sa mère, qui semblait moins seule dans sa solitude et ne posait plus à son fils de questions relatives au travail, à ce qu’il faisait, à la santé de Me Aymeris dont tous, hormis elle, s’alarmaient, car elle ne pensait plus qu’à elle-même; les félicités éternelles lui semblaient-elles moins inaccessibles à l’humble pécheresse qu’elle était?
Si ses belles-sœurs s’asseyaient auprès d’elle, pour la journée, avec leur tricot et la Revue des Deux Mondes, cette assiduité l’interrompait dans ses prières, et Alice, qui avait encore des secondes d’emportement, ordonna à ces demoiselles de la laisser seule: elle avait besoin de dormir, ce qu’elle ne pouvait faire sans un ronflement dont elle était humiliée en se réveillant.
—Et puis, mes bonnes amies, vous me regardez trop. Ai-je donc très mauvaise mine?
Quelqu’un de très observateur eût deviné le frémissement religieux, l’angoisse de Mme Aymeris. Mais Georges me dit, beaucoup plus tard, que ce drame de conscience si pathétique, il l’avait suivi dans un rêve, car il était comme un stupide, et tout absorbé par sa Rosie.
Blondel, rappelé par Mme Aymeris, interrogea Nou-Miette, qui sortait avec sa maîtresse. Où allait Mme Aymeris? Le professeur recommanda à la Nivernaise de ne quitter Madame non plus que son ombre. Nou-Miette lui apprit que Madame allait dans les paroisses et les couvents, à la recherche d’un prêtre, d’un curé de campagne, d’un brave homme qui la rapprochât des sacrements; Madame aurait pu s’adresser aux tantes; quant à ces Demoiselles, Madame en avait peur, par rapport à la secrète «conversion» de Madame qui voulait se remettre à communier.
Blondel, théologien, seul devina les causes de la crise morale au début de laquelle tremblait encore sa cliente et amie. Il confia à Georges:
—Ta mère, Jojo, a vécu dans l’état d’âme effrayant des solitaires; je l’ai connue jadis telle qu’un Saint-Cyran, courbée par la crainte; ensuite, l’implacable Jansénisme a mis ta mère en état de révolte par amour pour toi; et afin de se justifier en te lançant dans la vie mondaine, elle a, je crois, tout rejeté de sa religion de jeune fille. Personne n’a suivi le drame intérieur de cette âme passionnée; aujourd’hui son cerveau, comme une machine qu’on surmène, a des arrêts; ta mère s’échauffe, discute avec des prêtres sur les différences d’écoles et la pratique des confesseurs; elle paie d’une façon bien noble, mais au centuple, l’austérité de sa vie, les soucis que lui donna son désir de te libérer, tout en n’offensant pas le Bon Dieu. Songe à ce qui doit s’agiter dans cette tête qui se désorganise...
Mme Aymeris changea cinq fois, cet hiver-là, de confesseur. Chacun de ceux qu’elle fit venir à elle, au bout de quelques jours lui paraissait insuffisant ou «trop supérieur».
Georges, on le devine, s’irrita en assistant à cette bataille quotidienne; l’idée du néant ne le tourmentant point pour lui-même, il avait à certaines heures de détresse appelé la mort, dans l’espoir qu’elle fût suivie de l’inconscience, sous la terre avec quoi son corps se confondrait. J’ai entendu Rosemary se récriant, quand il parlait de l’anéantissement de la chair et de l’esprit, en Protestante encore respectueuse des devoirs dûs aux parents; et ce m’était pénible de songer que, lasse parfois de la présence continuelle de Georges, ce fût elle qui l’expédiât à Passy, où Mme Aymeris, disait-elle sérieusement: «a besoin des conseils d’un fils quoiqu’elle ne compte plus pour lui.»
Si j’évitai les occasions de rencontrer Georges et sa maîtresse, Georges ne me les offrait pas non plus. Darius m’en donna plusieurs et qui suffirent à me convaincre que notre ami devenait précisément pour Rosemary, ce qu’il avait été naguère avec Mme Aymeris.