Une ardeur au travail, un besoin de produire... il faut vendre, et non pour soi: pour une mère, un enfant à soi. Obligation de se remettre au portrait; certes point aux portraits gratis, mais à ce que Rosemary appelle les «pot-au-feu». La pauvre fille ne m’y pousse jamais, elle qui refuserait tous mes présents (fière, vivant de rien) et elle ne pourrait comprendre que c’est pour moi autant que pour elle, que je veuille l’entourer décemment. De la part d’une demi-Anglaise, incompréhensible! Mais elle n’a nulle coquetterie. Elle est sublime! Il y a tout de même des saintes, sur terre.

—Si ça n’est pas pour moi-même que je te plais, mais à cause de tes nippes, tu sais, dit-elle, je n’en veux pas! Ce que tu peux être rasant, avec tes manies! Moi, je me sens bien dans ma robe de chambre. Sa robe de chambre! Oh! ce n’est pas anglais du tout, cela!

Je préférerais que Rosemary eût une moindre aversion pour la tenue et la toilette... Je crois qu’elle ne se mire plus jamais dans la glace. Mais la grossesse lui donne une majesté de madone flamande (Van Eyck). Tout de même, ne fût-ce que pour moi? Bête à moi, cela, pas très «hyper»...

Hier, j’ai descendu de la soupente d’anciennes études où Rosie porte sa robe de velours gris, d’Alfred Stevens; une ample jupe d’il y a vingt-cinq ans, avec une «tournure» par derrière, des gants de peau de Suède, une toque en lophophore, genre Lautrec et Degas. Ces morceaux prennent déjà du style. Il faut que les portraits datent. Rosemary avait alors un coloris charmant, avec ses roux, son teint de lait d’amandes.

Aujourd’hui, le visage osseux, les yeux insondables, elle n’a plus cette fraîcheur de poire à peine mûre! Je vois donc encore les êtres tels qu’ils sont, comme je voyais même Jessie, Lucia, Maman? On se damnerait pour une heure d’illusions et d’inintelligence! Bien naturel, que Mme Peglioso n’ait jamais été contente de son portrait, et que les Américains m’embêtent parce que je ne leur donne pas «a pleasing expression». Le visage humain, une prodigieuse chambre claire. Par suite de quelles conventions et de quelles habitudes d’esprit, les hommes forment-ils leur concept de la beauté? Une oreille est un appendice monstrueux et qu’on compare, en poésie, à une conque! Un nez, une bouche? des appareils peu propres. Et pourtant, le nez de Cléopâtre... si le nez de Rosemary eût été?... Son nez n’a pas le galbe que les Américaines donnent à leur peinture, comme un schéma idéal de la «beauté dans l’éternel»! Et l’on dit que Dieu créa l’homme à son image!

25 Avril.

Dépression. Rosemary est lasse. Le tête-à-tête est épuisant. Toujours se mettre à son niveau, trouver un sujet de conversation; ce qu’il y a de sublime, c’est sans doute de s’aimer ainsi sans avoir rien à se dire?

Conversation? Monologue. Entre Passy et chez elle, plus d’occasions d’échange; plus même de théâtre, plus de restaurant, plus de concert. Sinon Maillac, avec qui m’entretiendrais-je? Je me rouille, je ne lis plus. Maillac s’étonne, il sent qu’il y a quelque chose.

Cet aveugle, misérable loque, me raconte les amours de Berlioz, et parfois les siennes. Je me retiens de lui répondre:—Si vous saviez!—car sa Florette nous écoute.

Vinton est toujours un passionné de Berlioz. Ces messieurs ont fait une description de Berlioz à vous tirer les larmes des yeux. C’est ainsi, les artistes. «On ne crée que dans la misère et la douleur.»