Maillac, qui ne crée rien, se dit heureux: et il a Florette.

Retour jusqu’à Passy, par les quais, par une fin de journée radieuse sur la Seine, les Champs-Elysées, les voitures, les femmes, les enfants qui jouent, les marronniers roses, l’air tiède et léger; chacun court, semble avoir un but. Où va-t-on toujours ainsi devant soi, qu’un train ne parte jamais vide, qu’il y ait cette mystérieuse répartition, égale, éternelle, de l’activité? Un but? Ils en ont tous un. Moi, j’avais mes devoirs à la maison... avant l’autre impérieuse obsession. Que de temps perdu, avec mon accoutumance aux attentes vagues, aux stations dans le fiacre; ou bien à m’asseoir chez Rosette, incapable de lire car elle est dehors, Dieu sait où! Aujourd’hui comme tous les soirs, après le mauvais fricot de la concierge, quand Rosie eut fini ses rangements de ménage, je suis resté immobile et impatient, cloué sur ma chaise. Et quand l’enfant sera là...?

Le Journal continuait de décrire le monotone dévidage des jours avec une ironie et une candeur qui se discernent mal l’une de l’autre. Mme Aymeris veut partir pour la campagne, dès Pâques. Georges lui représente l’état de son père, elle ne peut plus le laisser seul à Paris avec Mme Demaille.

M. Aymeris désire que Mme Aymeris s’éloigne, bien résolu à mourir seul, sans avoir à lui parler de son fils. Mme Aymeris passera l’été dans le Calvados. Georges se promet qu’il ira «de l’un à l’autre».

Après des semaines de pluie torrentielle, le temps se mit au beau, à la Pentecôte. C’était déjà l’été. Mme Aymeris, qui ne quittait jamais Paris de si bonne heure, avança son départ et expédia Antonin à Longreuil, pour mettre le manoir en ordre; les domestiques s’étonnèrent, car leur maîtresse semblait hier encore inconsciente des saisons. Ayant des travaux à achever, Georges dit qu’il ne s’absenterait que beaucoup plus tard. Me Aymeris déclara qu’il se sentait trop faible pour se mettre en route, les médecins ne le laisseraient d’ailleurs point s’éloigner d’eux. Mesdemoiselles Lili et Caroline approuvèrent leur frère:

—Alice n’est plus avec nous—disait Caroline à Lili—la belle besogne que ses confesseurs ont faite là! Sais-tu ce qui l’attire à la campagne? Alice cherche le prêtre qui flattera sa sénile manie, et ne l’ayant pas trouvé, elle retourne vers M. le Curé de Longreuil; ce paysan lui a toujours plu.

Lili ajoutait ses remarques:—L’an dernier, Alice a fait des tentatives pour se lier avec lui, mais la crainte, sans doute, d’une correspondance suivie, pendant l’hiver, l’aura retenue. Je l’entendais l’autre jour dire à Nou-Miette qui la coiffait:—S’ils étaient raisonnables, ils nous laisseraient toute l’année en Normandie. Pour les malades, les exercices religieux sont plus commodes au village, je suis trop infirme, Paris n’a plus de sens pour moi. A Longreuil, je reprends des forces, je ne me suis jamais bien portée que là-bas. M. Aymeris n’a plus besoin de moi. Mme Demaille le dorlotera.

Ces demoiselles ne ricanaient plus:

—Pauvre Alice! Elle ne se rend pas compte de l’état où est notre frère, il n’en a plus pour longtemps. Caro, la fin de Pierre sera abominable. Alice est d’une agitation qu’on ne peut soutenir. Par peur de la névrose, Pierre n’a point permis qu’on la soignât (comme je t’aurais soignée, chérie)... Mais après tout, Pierre la connaît mieux que personne, il a dû se renseigner auprès des princes de la science. Nous deux suivons notre ligne de conduite: Ne jamais s’occuper des affaires des autres. Pas de responsabilités! Quand on a souffert, comme moi, on en vient à se dire qu’à l’âge de Pierre, la fin est une bénédiction! Alice est heureuse, au fond, dans son égoïsme; son rosaire lui suffit, son regain de piété lui rendra plus douce la préparation au grand départ.