Pour une fois, la perspicace Caroline n’était point de l’avis de son adorée:

—Non, Lili, Alice est à la torture. Puisqu’elle veut aller à Longreuil, prenons-en notre parti, nous l’accompagnerons; là-bas, il n’y a pas de directeur janséniste, le bon curé fera tout à fait l’affaire.

Lili redoutait «ses coryzas à n’en plus finir».

—Je n’irai certes pas à Longreuil. Après les pluies du printemps, on en pince pour tout l’été; quant à l’automne... il ne manquerait plus que cela!...

La situation mettait à l’épreuve ces craintives vieilles filles, le sens du devoir et le culte de la famille auraient-ils la force de leur faire rompre des habitudes de cinquante ans? Elles se rendirent à l’évidence, puisque les médecins ordonnaient qu’on séparât Alice de M. Aymeris, «au moment où une catastrophe allait peut-être se produire». Les quatre-vingt-douze ans de Mme Demaille la rendaient, à leurs yeux, négligeable... «même à l’heure, disaient-elles, des testaments». Elles iraient donc à Longreuil.

M. Aymeris avait hâte de voir tout le monde quitter Passy. Il combina avec Antonin des arrangements domestiques. Mme Demaille viendrait encore une fois, pour l’été, chez lui; on meublerait pour elle le pavillon que les Gonnard avaient jadis... profané, mais ces horreurs étaient si loin, si loin!

Ces demoiselles, pleines d’amertume, dénonçaient la conduite de leur neveu: ce fils, naguère si attentif auprès de sa mère, ne venait plus qu’à de rares intervalles, et comme détaché des siens; nul doute qu’il ne fût «pris ailleurs» et la proie de quelque misérable créature. Avaient-elles été clairvoyantes, dès le temps où Georges, encore gamin, pleurnichait avec sa Jessie!

Pendant les préparatifs du voyage, Georges réoccupa pour quelques jours sa chambre d’enfant; une mince cloison s’élevait entre son lit et l’alcôve de sa mère. Nou-Miette, refrognée, le servit comme jadis, il retrouva sa veilleuse de porcelaine, la petite flamme faisait mouvoir les fleurs fanées de la tenture bleu pompadour; les fantômes reprirent forme, sa chemise, ses habits, redevinrent ceux du lycéen; il était incapable de sommeil:—Papa et maman ne se reverront plus, après les adieux du départ! papa seul s’en doute—songeait-il—l’atmosphère de Passy est suffocante; papa, selon sa coutume, ne parle point et il souffre. A-t-il un confident? Mme Demaille retombe en enfance.

Georges se relevait, la nuit, contemplait son père, du fauteuil où il s’asseyait pour avaler, avant le lycée, une tasse de chocolat; M. Aymeris fût-il éveillé comme alors, ou qu’il dormît comme maintenant, l’échange ne se faisait point entre eux. Georges conversait avec son père, à la façon de sa mère avec le crucifix de la rue d’Ulm. La respiration du malade s’arrêtait, la physionomie se contractait en une expression d’angoisse, les chairs étaient livides, à part les paupières si cernées et si sombres, que Georges crut parfois y distinguer une prunelle, un regard, alors que son père dormait.

Le professeur Blondel écrivit à mon ami, lui demandant un rendez-vous, et lui révéla le mal qui consumait M. Aymeris. Georges ne devrait plus le quitter; la volonté formelle de M. Aymeris était qu’on laissât partir sa femme. Craignait-il de s’attendrir, à l’ultime instant? Voyait-il dans sa chambre aux persiennes closes, deux femmes agenouillées auxquelles il ne dirait rien, devant les gardes religieuses, le professeur Blondel, et qui, s’il parlait, n’entendraient pas le sens de ses aveux?