Georges retourna chez Rosemary, s’arma de courage pour lui dire:—Je te quitte, Rosie, il faudra que je surveille mon père quand je ne serai pas à Longreuil auprès de maman... Et toi, ma chérie, te laisserai-je seule, dans l’état où tu es? Je vais être écartelé... Si du moins j’avais mon travail à la campagne! Mais non, rien à faire... quel temps perdu!

Mon ami, ces paroles à peine proférées, était confus de son égoïsme d’artiste. Son travail! Sa peinture, quand l’heure sonnait un glas! Abominable mysticisme de l’Art!

Parfois, dans l’atelier de Longreuil, l’artiste avait tressailli pendant qu’il se hâtait de peindre des fleurs dont les pétales se détachaient un à un, et tombaient sur la table, avec un bruit à peine perceptible; les cloches de l’église du village annonçaient aux habitants du bourg qu’une âme se séparait d’un corps.

Et ce soir, chez Rosemary, un carillon lent, lourd, funèbre, parti d’innombrables clochers, bourdonnait dans le tympan de Georges et il en avait une sorte de vertige, tout s’anéantissait autour de lui... Rosie tirait gauchement l’aiguille, elle ourlait un minuscule bonnet à trois pièces; cette femme était tout son espoir, incarnait un avenir, un double avenir, avec la petite créature qui déjà remuait dans ce ventre recouvert d’un tablier bleu de servante.

La plupart d’entre nous craignent l’âge qu’ils vont prendre; nous tressaillons comme l’avare qui porte sa fortune dans sa poche et croit entendre le pas d’un voleur sur la route. La trentaine déjà nous semble être la ruine, nous regardons fuir la jeunesse, comme un enfant regarde se vider un sac de bonbons.

Qu’est-ce que Georges avait à regretter? Du moins pouvait-il, de l’avenir, attendre un moindre mal?

Ce fragment du Journal (15 juillet) marque cet état d’esprit au crépuscule de la famille Aymeris.

D’ici quelques mois, il ne restera plus personne de ceux qui me formèrent, rien de ce que j’ai connu, depuis que mes paupières se sont, pour la première aube, ouvertes à la lumière et à la connaissance.

La maison de mes pères se fermera, je n’en dépasserai plus le seuil. Ce qui a cessé de vivre est, par pitié, recueilli dans l’urne funéraire ou dans un cercueil; jetez donc nos cendres à travers l’espace, qu’elles se dispersent dans l’air et se répandent au hasard des vents! Si je blasphème, c’est que je ne crains plus ce que j’avais tant redouté, car je fus l’enfant qui tient les jupes de sa bonne, qu’elle ne le perde pas dans la foule. A cet instant parvenu, et auquel je ne croyais plus, voici la dislocation du cortège, les «Centenaires» deviennent des morts. Et il me semblait que je ne pusse point leur survivre!... O mélancolies sans cause, mélancolies «d’enfant de vieux», comme on l’a dit parfois! Et j’assiste à ces agonies, comme les chiens de chasse que le valet retient, tandis que les chevaux s’élancent au son du cor. Chez moi, impatience de vivre: soif d’autre chose, fringale pour tout ce qui vit, horreur juvénile de la lenteur, du silence, dégoût de la déchéance!