Même auprès de ma bien-aimée mère, si je caresse l’aveugle Trilby sur ses genoux, et m’avise que la chère respiration de maman tout à coup s’arrêtera dans la chambre, j’observe ma main, je m’efforce de m’apitoyer; mes bagues et celles aussi que Maman me laissera un jour, tomberont dans la bière, d’osselets dépouillés de ma peau, et qui auront été mes doigts. Mais, aussitôt, l’afflux du sang au cerveau m’entraîne, je galope à travers les blés mûrs et les vertes avoines, sous le soleil de juillet, vers les foules dansantes, vers la foire et vers la fête... et je rêve de trains, de bagages pour les confins du monde, je vois la fumée noire des steamers, et rêve des régions inconnues de l’Orient, de l’Equateur, je veux partir! Joie! Gauguin tourne le dos à la France, cingle vers les rives où Rarahu couronne de fleurs sa tête de faunesse tropicale, et enlace de guirlandes le flanc poli des grands nègres, à la cadence de reptiles qui se lovent.
Calme-toi, mon sang! Maman est seule à Longreuil. Depuis trois semaines, je ne lui ai point écrit—et elle commence de me désirer; les tantes me hâtent de la rejoindre; je prends pour excuse les soins plus pressants que je dois à mon père. Et je mentirai! ce n’est ni pour papa que je reste, ni même pour Rosemary qui ne sortira plus de sa chambre, mais pour peindre, produire, créer. C’est pour courir à mes pinceaux, améliorer ou compromettre, détruire peut-être, une petite étude de quatre sous, que n’importe quel maître d’autrefois n’eût pas condescendu à regarder.
Tel est, chez l’artiste, l’égoïsme, l’orgueil, son désir de laisser une trace de lui. Il pense à ses tubes de couleurs, auprès de ses chers agonisants!... Amour, Art, Altruisme social, divinités aussi féroces que le Dieu de M. le curé... Mysticisme universel!
Georges prolongea tant qu’il le put son séjour à Paris, mais vers la mi-juillet, partit pour Longreuil.
Il retrouva Mme Aymeris galvanisée par le grand air d’une campagne, où l’influence de la mer se faisait sentir.
Mme Aymeris, ressuscitée, allait chaque matin à l’église, se promenait en voiture l’après-midi; les tantes assistèrent ébahies à ce prodige de la volonté.
Il ne restait que l’excitation nerveuse, à laquelle chacun s’était fait, depuis si longtemps, et ce que Nou-Miette prenait pour de l’animation.
Avec une verve fiévreuse, Georges commença et acheva, en deux semaines, ce qui devait être une de ses meilleures toiles: un châtelain des environs, M. de Champore—en costume de chasse—entouré de ses enfants.
Un soir, après la séance, modèles, peintre et autres habitants du manoir sont assis autour de la table à thé; Mme Aymeris est encore au presbytère, la petite bossue qui porte les dépêches se montre sur le perron, elle tend un télégramme à Georges: Présence indispensable, danger imminent. Georges cache le papier bleu dans sa poche, monte à sa chambre. Il n’y a plus pour Paris que l’express du lendemain matin. Il s’agira d’expliquer un départ si hâtif, mais, surtout, ne rien dire à sa mère, ne point mettre les tantes dans le secret! Il fera sa valise pendant la nuit, sans l’aide des serviteurs; Antonin, le seul auquel il puisse se fier, était auprès du moribond.
Georges, qui souffrait souvent de migraines, se couche avant le dîner. A la réflexion, il décide qu’il laissera un mot pour sa mère: une toile s’est crevée en tombant, il la lui faut réparer tout de suite, l’expédier en Amérique où Darius l’a promise à date fixe.