A 5 heures 1/2, il saute dans le train et il sera rendu, avant midi, auprès de son père.

M. Aymeris, seul dans le grand salon du rez-de-chaussée, où l’on avait dressé son lit, reposait, pendant que deux gardes, ses religieuses de la rue de Bayen, mangeaient à l’office. Les médecins, venus à la gare, avaient dit à Georges:—Et surtout, Monsieur Aymeris l’a encore répété hier: Que mon fils ne fasse pas venir sa mère!

Quand M. Aymeris l’aperçut, il se redressa contre deux oreillers placés derrière lui; il regarda si les portes étaient closes, fit signe à Georges de s’asseoir dans l’antique fauteuil vert; signifia d’un geste autoritaire, inconnu chez lui, qu’il ne faudrait pas l’interrompre, mais assez nettement prononça d’une voix sourde:

—Mon cher enfant, te parlerai-je donc, cette fois? Il le faut! Que je ne t’aie jamais rien dit, j’en ai souffert autant que toi. T’ai-je toujours bien compris? M’as-tu compris? Il me faudrait plus de forces et plus de temps qu’il ne m’en reste, pour... (M. Aymeris balbutia):—je ne retrouve plus ce que je voulais lui dire!—... et il reprit: Ecoute-moi: J’ai attendu la dernière minute, par égard pour ton excellente mère, car je la croyais plus malade que moi... et par crainte aussi que tu ne fusses point assez fort... pendant trop longtemps ai-je en toi vu le frêle rejeton de deux proches parents, trop tard unis? Ton frère, après ta sœur, nous furent ravis. Pour toi, j’eus des craintes, je me suis trompé... heureusement, je le sais... trop tard aussi... On m’a beaucoup prévenu contre toi; les tiroirs de mon secrétaire sont pleins de lettres. Ne les lis pas! Je n’ai rien cru... Certaines signatures te feraient de la peine... tes amis...

Georges ne put retenir:—Pas de Darius, papa, ces lettres?

—Non, mon enfant, pas de lui. D’ailleurs, ne te méfie pas... et rappelle-toi qu’il est plus noble d’être dupe que de duper.

M. Aymeris se reposait entre chacune de ses phrases.

—Rends à ceux qui te les demanderont les innombrables dossiers où leur nom est inscrit: secrets d’atroces misères... Mais revenons à toi: la plus intelligente, la meilleure des mères, que tu adores et qui t’adore, a-t-elle su ce qu’il faut éviter surtout dans la vie commune?... Ne contrarie personne, mon enfant! Respecte l’individualité des autres, car l’on n’empêche rien... Cette gêne si pénible entre toi et moi, je l’éprouvais avec ta mère, la seule femme cependant que j’aie aimée. Si tu me juges mal, sache que je n’agis que par respect de mon prochain... Je meurs plus tranquille, maintenant que je te crois capable d’indépendance; tu jouiras de la vie. T’en avons-nous empêché? J’eusse absous tes fautes, si tu en avais commis... ces fautes eussent été les miennes, les nôtres. Pardonne à des vieillards. J’agissais pour le moindre mal de tous. Il n’y a sur terre, pour un cœur loyal, que de choisir sa mission et de l’accomplir... les croyants et les incrédules atteignent les mêmes fins, en donnant des noms divers à une seule et même chose: il s’agit d’être un honnête homme.

Tu as pris de ta mère ce qu’il y avait de plus précieux en elle: la volonté; ta persévérance dans le travail m’en est garante. De moi, tu as reçu un don qui fait souffrir, mais dont il n’y a pas lieu d’être honteux: la commisération humaine. Va! Tu peux marcher seul; tu le seras bientôt...