La température fut à la fin de l’été et en automne, d’une douceur dont la Normandie nous récompense après des printemps humides et pluvieux; Georges peignit, à l’intérieur ou en plein air, des fleurs, si colorées à l’arrière-saison et qu’il préférait à celles des autres mois. Sa mère s’intéressait aux études, combinait avec lui des harmonies charmantes. Quelquefois, un peu agacée par les conciliabules de ses belles-sœurs, elle pensait:—Si nous étions seuls ici, Georges et moi, ce serait le bonheur parfait!

Mme Aymeris se laissa tromper sur l’espèce de sa maladie; son manque d’appétit, seul, lui donnait quelques soucis.

Jusqu’à la mort de son mari, elle n’avait plus fait attention à son régime, mais le professeur Blondel était «draconien». Les mets permis semblaient insipides à Mme Aymeris, de plus en plus privée de ceux dont elle était trop friande.

Elle se dessécha encore. La correspondance redevint régulière, de Georges et du Roumain; de féroces exclusions furent maintenues. Emportée et autoritaire comme elle le demeurait, la malade protesta à chaque repas, se plaignit de mourir d’inanition. Plus d’entremets, plus de ces fromages à la crème, son régal aux collations dans les fermes, et but des promenades qu’elle faisait, comme jadis, en compagnie de son fils, ou bien avec les tantes Caroline et Lili.

Entre le presbytère, les visites aux «points-de-vue» qu’elle ne se lassait de déclarer les plus beaux paysages de toute la France, qu’elle connaissait d’ailleurs très mal, la vie avait repris paisible; les affaires de succession viendraient plus tard. Georges et le notaire les lui avaient décrites normales et toutes simples. Le nom du cher défunt n’était presque jamais prononcé; on eût dit que par un accord des êtres et des choses, en cette saison de légères brumes, sans vents d’équinoxe, sans brusque hausse ni baisse du baromètre, Mme Aymeris dût jouir d’un double été de la Saint-Martin.

Georges se posa tout à coup cette question: Que devient donc Rosemary?

Il finit par découvrir une parente «aisée» de son amie, dont il avait perdu l’adresse. A force de diplomatie, il se la procura. Cette personne écrivit que Rosemary avait pris une place de house-keeper près de Wolverton. Il apprit le nom du patron et de l’endroit. Georges lui écrivit une lettre pressante, ne pouvant plus vivre sans nouvelles, mais il eut l’inutile prudence de prier Rosie qu’elle répondît poste-restante à Trouville. On attelait la carriole du fermier de Longreuil, quand la promenade de maman prenait une autre direction, et en ce cas il sortait seul. Il attendit des semaines, rien ne venait. Chaque jour enlevait un peu de ses espérances; il forma une résolution, de celles que Rosemary appelait ses «maladroites impulsions», ces incoercibles et brusques besoins qu’il ressentait comme sa mère. Il écrivit aux patrons de Rosemary:—Que devenait-elle? Il s’intéressait à elle comme à «une sœur», Mr et Mrs Mac Donald devaient savoir qui il était «de grâce, tenez-moi au courant, protégez-la, soyez indulgents pour elle».

La veille de la Toussaint, que l’on passait à Longreuil, Georges reçut un billet dont l’écriture lui rappela celle de Mme Peglioso: écriture conventionnelle, pointue et élégante d’Anglaise. Deux pages seulement. Il y était dit, d’un ton froid et n’invitant pas à plus ample correspondance, que Rosemary n’avait pas convenu pour le service de «parlour maid», et que son congé lui avait été signifié. Elle travaillait, disait-on, dans une auberge de Slough, près de Windsor, à l’enseigne: The Unicorn, chez une Mrs H. S. Smyth.