Tout ce que Georges avait craint, depuis qu’il vivait avec elle! Cette fille altière et folle d’indépendance recherchait ces situations-là, moins humiliantes pour l’anonyme qu’elle était chez ses maîtres de hasard, que pour son ami, si désireux de l’élever à lui; et ç’avait toujours été là entre Georges et Rosie, sujet à litige, s’il voulait lui faire entendre que, vis-à-vis de son amant, elle, si ambitieuse de «respectability», créait ainsi entre elle et ses «employeurs» des rapports plus pénibles pour lui que ceux d’une bar-maid ou d’une habilleuse d’actrice, avec leur clientèle... Rosemary avait eu bien des métiers, et celui d’habilleuse dans un théâtre de province lui avait paru le plus dégradant de tous. A Bordeaux, traîneuse de coulisses, elle avait fait les commissions des galants, bien profitables d’ailleurs, jusqu’au jour où, en plein visage, frappant d’une pièce de cinq francs un vieux rocantin de la ville, elle l’eut défiguré. D’un coup de tête, Rosemary refusa ce que son service l’obligeait d’accepter; de même rompue aux servitudes sans grandeur, la vagabonde, illogique, à une observation de Georges, le menaçait:—Attends un peu! je me mettrai dans une maison à gros numéro! Quand on ne peut avoir ce qu’on veut, moi je suis pour le pire; je rirais en montant à l’échafaud! Tu ne me connais pas encore!
Et je crois entendre mon ami qui lui répond:
—Et toi, te connais-tu? Si tu m’écoutais! Mary, Mary! Aies donc pitié, cesse de te moquer de moi!
Or elle était bien «dans sa ligne» et le destin de Rosemary déterminait cette nouvelle chute, les bas-fonds l’appelaient. Elle avait choisi l’Angleterre, sachant que Georges comptait, plus tard, y faire de longs séjours, peut-être s’y fixer, au cas où l’avenir ne modifierait point ses rapports fâcheux, depuis ses succès, avec les gens de son pays. Georges qui eût à tous ouvert son brave cœur enthousiaste, était si las des luttes stériles, si meurtri par l’incompréhension et l’injustice des autres, qu’il s’était promis de s’exiler en Angleterre, quand rien ne le retiendrait plus à Paris; et la grossesse de Rosemary avait donné plus de force à ses desseins, lui faisant entrevoir un possible ailleurs, la paix du «home», une villa dans ce Hampstead, qui est Londres et la campagne à la fois, une sorte de banlieue provinciale, comme l’ancien Passy des Aymeris.
Des nouvelles de Slough lui parvinrent. Grâce à des combinaisons subtiles, il avait organisé un système d’espionnage. Dès le retour de Mme Aymeris à Paris, il se remit à tirer des plans insensés: quelqu’un l’assurait que Rosemary avait été malade, après la naissance d’un enfant. Il se laissa convaincre, tant il souhaitait d’être père, et écrivit à son amie.
Rosemary lui répondit; ils entretinrent une correspondance de gamins, dont Georges me lisait des phrases sentimentales et ridicules qu’il admirait. Son travail était mou, il redevint plus impatient avec sa mère, retombée malade depuis peu. Une bronchite avait détruit tout le traitement roumain, et par une indiscrétion, elle réapprit le nom du mal dont elle était atteinte. L’hiver fut rigoureux. Elle s’empoisonna elle-même, de ne plus sortir. Les médecins ne surent quoi tenter. Bientôt la rupture de vaisseaux sanguins provoqua des embarras de la parole; Mme Aymeris se remit vite, puis ces accidents se répétèrent, se prolongèrent; et rien ne fut plus douloureux à Georges que le spectacle de ces attaques, l’hébétude qui s’ensuivait, un long débat avec la mort, aussi déchirant qu’avait été douce l’abdication de M. Aymeris, le père.
La religion n’était plus un secours.
Mme Aymeris parfois s’asseyait auprès de son fils, barbouillait la toile d’un doigt trempé dans la couleur.