Il fit entrer Mme Demaille à Sainte-Périne.
La correspondance de son père prouvait que, depuis dix ans, Georges était en butte à d’abominables délations, l’objet d’un perpétuel chantage; et, une nuit, même avait-il failli être assommé, à sa porte, par des hommes dont quelqu’un offrit de lui donner le signalement. J’imagine l’état de désespoir et de panique dans lequel Georges partit pour New-York, mais le journal de mon ami ne se réfère pas à ce voyage, dont il se refusait aussi à parler.
Il m’a cependant écrit d’Amérique: «Je fais mon apprentissage sur la terre du Droit et de la Liberté (!!!) J’ai failli mépriser le Sacro-Saint-Travail, car je croyais ainsi, au début, jouir de mon indépendance, étant dans l’état d’esprit des gens du peuple, candides, ignorants des lois de l’espèce humaine, et qui se figurent que le bonheur est dans le plaisir et l’oisiveté.»
Georges m’a avoué, depuis, que certains soirs, éperdu de solitude et de silence, il allait causer avec les employés d’un tramway, à une station proche de son hôtel.
Au bout de six mois, Darius l’avait abandonné. L’ignorance des langues étrangères ajoutait à l’ennui qui dévorait le directeur de la Revue Mauve internationale.
Georges avait peint 160 portraits: la honte de sa vie.
Voici les quelques lettres d’Amérique, qu’après beaucoup de recherches, j’ai pu réunir.
A un ami.
En mer.
«Je t’écris du pont même du transatlantique. Me voici dans la situation idéale où mes rêves me transportaient pendant ma convalescence, après la fameuse typhoïde. La mer est unie, elle se confond avec le ciel, dans une légère brume à l’horizon. Je suis en complet de toile blanche, allongé dans un rocking-chair... ceci devrait être divin, selon ce que j’en attendais en te quittant, puisque je suis maître de moi-même; pourtant, je m’ennuie déjà, mille choses me trottent par la cervelle, et qui m’empêchent de me préparer à la vision trop escomptée de la ville de New-York, au premier coup d’œil qu’on en a, de la baie. Darius est, comme tant de jeunes gens modernes, hanté par le formidable, il me parle de Michel-Ange, de Vinci, de Cézanne, lesquels je connais mieux que lui et que je perche à leur barreau sur l’échelle des valeurs. Il me poussa à partir, à aller gagner ce que tu sais—tu sais pour qui; or, le premier, Darius me démontre que le métier que je vais faire est odieux et méprisable! Darius parle en homme de lettres, comme les critiques du Mercure et autres revues jeunes. Il est évident qu’il n’y a plus de critère; jamais le peintre et la critique n’ont eu le même... Je me dis ceci: quand le critique, le journaliste, porte sa copie au journal, il l’échange contre le pain qu’il donnera à sa famille; quand le sujet de sa chronique ne l’inspire pas (hélas! 99 fois sur 100,) il sera médiocre, (surtout s’il est hanté par le Formidable). Tout est bien, s’il écrit aussi proprement que possible, se mettant ainsi en règle avec sa conscience. Il en va de même du peintre: s’il est consciencieux avec son client, et se propose de donner du bien être, ou le simple nécessaire aux siens. Quand Franz Hals se confronte avec Descartes, il produit un ouvrage dont un Darius Marcellot sera plus frappé que par la tête des buveurs qu’entre deux chopes de bière, à l’auberge, Hals enlève en quelques coups de pinceau, pour boire un bon verre ou manger un bon souper—mais peu m’importe, à moi peintre, le modèle qui pose pour moi. Le métier de peintre, ce n’était autrefois que d’exécuter des commandes, honnêtement. Ne pas viser au Formidable! Darius me cite les croûtes des faiseurs de portraits modernes et me demande pourquoi, jadis, des artistes inconnus n’en faisaient jamais d’aussi mauvais. Je lui réponds: Parce qu’ils avaient du métier, de la science, et que le public ne se livrait pas à l’Esthétique..