Sur le pont de ce navire, voici parmi les passagers des Américains que j’aurai peut-être à peindre. Ils m’appellent chez eux! Pourrai-je demeurer honnête, en reproduisant leur trogne?
.....Je passe en revue les faits de ces derniers ans. Il y a quelque chose d’assez nouveau et de peu négligeable, dans ce simple fait, que je sois, moi, Georges Aymeris, à bord d’un transatlantique, voguant vers le pays où l’on transporte nos vieux chefs-d’œuvre, avec nos ténors, nos acteurs et les coiffeurs de Paris. La carrière de Vinton-Dufour, ou de papa Cézanne, ne sera bientôt plus réalisable en France. Ni la tienne, cher ami. A l’hôtel de la princesse Peglioso, ses cosmopolites, ses hideux barons juifs fraternisaient avec un Blondel, un Lachertier et la dame-garçon qui fit du trapèze, devant l’innocent que j’étais, avec la duchesse de La R.! Un vent de destruction souffle sur la France, la tempête se forme sur les hauts plateaux de l’Est.
Les académies de peinture où j’ai fait «l’intérim» de M. Charlot, comptent plus d’étrangers que de Français.
Quelque chose d’effrayant et d’encore inavoué, de rampant, nous vient d’Allemagne, de Pologne, de Hongrie, de Russie, de l’Est. Les jeunes Israélites qui, de Fontanes, sautaient dans le commerce ou la finance, «font de la peinture» en professionnels. Ils parlent d’esthétique, d’éthique. Le cas Albert Wolff-Aymeris-Francis Magnard est «formidable», il en dit long sur l’évolution de la vie des artistes!
Le baron juif, qui fut le premier à déposer sur le cercueil de mon père l’hommage de ses fleurs, qu’en dis-tu? Voici le secret, pourquoi le taire? Le baron faisait une démarche propitiatoire: comme il m’avait repris un pastel qu’il m’avait donné quand la signature de Manet était sans valeur, mais qu’une exposition de Manet, chez Durand-Ruel, venait de réveiller l’attention du public, il achetait mon silence, d’une gerbe de roses à dix francs, pour le cadavre de mon père, et revendait le pastel dix mille! Nous allons voir grandir le négoce, la Bourse des «œuvres d’art» en même temps que la simagrée de la «pitié humaine». Mon ami Carrière va devenir une sorte de Jésus, ami des Humbles; ses grisailles, à la suissesse, seront le Chemin de Croix du Temple de la Démocratie. L’Art, sous la feinte de se dégager du commercialisme, va devenir un instrument entre les mains des barons de la finance. Comme le bibelot, oui, la Pitié, la Tendresse seront des fleurs noires du mandarinisme socialo-universitaire. Les mots perdent déjà leur valeur, se rétrécissent ou s’enflent comme la grenouille de la fable. Darius dit que la France «se vide» et il va chercher des fonds en Amérique pour monter une immense revue internationale, qui sera rédigée en anglais, en français, en allemand, en italien, en espagnol et en russe à la fois, et dont le titre serait: Les Mains unies. La France se rétracte, s’efface de la carte d’Europe. Israël triomphera sur les ruines de notre civilisation chrétienne épuisée.
Je fais un plongeon, pour fuir les pièges des faux esthètes, des faux indépendants de la racaille cosmopolite, de la culture journalistique et financière. Est-il concevable que, depuis le Passy de 1867-1880, j’aie pu voir une telle révolution s’accomplir—et le corps des chers miens est a peine refroidi! Je me sens moi-même contaminé.
Enfin, tu es là pour observer avec quelques-uns! Vivez, attendez mon retour!...
La liberté est un vin rare au goût duquel je ne trouve que trop de saveur, mais qui m’enivre très tristement...»
Dans une autre, de 1896