Ses ouvrages étaient très connus à Londres, et surtout l’était son nom, la critique ne s’étant pas exercée contre lui avec la passion partiale qui le meurtrissait à Paris, où l’homme, croyait-il, plus que le peintre, devenait une cible.
Comment, à son âge, allait-il enfin se présenter au public, aux connaisseurs? Déjouerait-il cette conspiration du silence, qui avait succédé, depuis peu, aux articles méprisants et cruellement tendancieux? Certes, il se félicitait d’avoir été discuté, même avec aigreur; mais il n’avait pu atteindre le public que seul dirige l’instinct. Fût-il possible de changer de nom, de devenir obscur! Non, pas plus à Londres qu’à Paris. Il loua, au quartier de Chelsea, dans une triste «mansion», un atelier—il y en avait plusieurs à chaque étage,—derrière des maisons basses, à façade d’aspect riant, sur la rue, et qu’habitaient de vieux célibataires qui vivaient au club.
On traversait un long passage obscur, une serre remplie de géraniums et de plantes vertes, puis on pénétrait dans un vestibule, si noir que le gaz y brûlait en plein jour. Le studio de Georges, au premier étage, voisinait avec une «Académie pour dames» et l’atelier d’un peintre animalier, élève de Rosa Bonheur.
La lumière du soleil s’absorbait dans un papier brun mat; c’était une sorte de grenier, froid en hiver, étouffant en été, rébarbatif pour Aymeris, après la clarté du pavillon de Passy. Conduit par le portier et la «charwoman» son épouse, sortes de revenants du temps de Dickens, quand Georges visita ce vaste local, la cloche d’une église proche sonnait un glas, comme les coups réguliers d’un marteau sur l’enclume; le brouillard filtrait par les interstices des vitres dépolies. Une baie à guillotine s’arrêtait à hauteur d’un mètre au-dessus d’un homme debout. Donnait-elle sur une cour d’écuries, sur une école? Georges entendit les cris d’une marmaille dansant au son d’un orchestre de cuivre, un de ces «german bands» qui vont, de rue en rue, quêter des pennies; un piano-orgue, plus loin, luttait avec le tintement funèbre de la cloche paroissiale, et les omnibus roulaient dans la King’s road, avec le grondement d’un tonnerre lointain.
C’était là que s’écouleraient des mois, des ans peut-être, d’un exil volontaire mais forcé, pensait Aymeris. Il signa le bail, sans chercher ailleurs, vers Richmond ou Hampstead, plus loin encore, où il eût facilement pu prendre un de ces cottages de briques, couverts de lierre et de vigne vierge, tels que tant d’artistes en habitent, loin du centre où la nuit règne presque toujours. Il ne s’écartait guère encore du Brompton de son enfance, plein des souvenirs de 70-71, et un peu son «home».
Touchante, de Boulogne à Folkestone, une famille, de retour des Indes ou d’Australie, avait devant lui palpité d’allégresse sur le pont du navire; dès qu’on aperçut la côte, le père avait dit à l’aîné de ses fils:
—Regardez, la voilà, la chère vieille Angleterre! Derrière cette ceinture de falaises blanches, s’étend la Métropole, nous voici au Home!
Les félicités patriarcales auxquelles rêvent des millions de sujets britanniques retenus aux confins de l’Empire, Georges ne les goûterait-il jamais chez lui?
Il ne pouvait plus se défendre de comparer cette rentrée de «Britons» au bercail, avec les siennes dans ce Paris à l’approche duquel l’étreignait une si monstrueuse et inexplicable épouvante!