Dans Londres, où tout s’offrait à sa curiosité, Georges Aymeris allait néanmoins passer de meilleurs jours. Ses confrères l’accueillirent avec la grâce coutumière des Anglo-Saxons, flattés de son admiration pour l’Angleterre, et surpris de la façon dont il s’exprimait dans leur langue. Il dut bientôt se défendre, ses confrères se le disputant comme une «celebrity» et redoutant peu la concurrence d’un peintre qui ne venait, peut-être qu’en passant, en curieux.
Inscrit dans plusieurs clubs d’artistes, Georges subit la monotonie, la médiocrité de ces milieux sans indépendance, où l’on ne vous apprécie que si vous ne jugez pas vos confrères, mais souriez et approuvez. La critique y est interdite, la politesse en tient lieu.
Dans un club de district, il vit le plus illustre des peintres, le plus «demandé», le plus choyé, lettré et musicien de valeur, soir après soir jouant au bridge avec des rapins sexagénaires dont l’ignorance n’égalait que la bêtise et la prétention.
Il les amusa d’abord; puis on le redouta, comme dans l’impasse des Ternes; car rien n’aurait pu l’abaisser, même sa courtoisie, jusqu’à féliciter les uns et les autres de leurs œuvres, ni à rire de leurs lourds «jokes». Il faisait peur.—How unkind he looks! how critical—disait-on.
Il expérimenta tour à tour les différents compartiments de la société, dont les cloisons s’abaissent pour un artiste connu. Il s’amusa plus aux «week-end» élégants, à la campagne, qu’à l’empesté King’s Road Arts Club. On le prit pour un snob, quoiqu’il fût naturel que les châteaux anciens, si nombreux, avec leurs inépuisables trésors, fussent d’un bout à l’autre du pays un sujet d’études pour un étranger; et pour un observateur tel qu’Aymeris, la foule de visiteurs qui les hantent, un enseignement humain.
L’habitude de ces déplacements du samedi au lundi, l’incessante course vers la gare; les valises remplies et vidées, l’obligation d’être toujours aimable avec les nouveau venus, dans les vastes maisons de campagne où l’on compte parfois plus de soixante chambres, le lassèrent vite, en vérité, car rarement ceux à qui l’on plaît vous plaisent, et les maîtresses de maison, pour favoriser des rencontres d’amoureux, difficiles ou dangereuses à la ville, ajoutent à leurs listes de «guests», des hommes politiques, qui ont à causer d’affaires avec d’autres hommes, entre deux parties de tennis, de golf et autres exercices nationaux. Il faut respecter leur méditation, pendant de longues marches qu’ils font, la pipe à la bouche, et se rabattre sur de vieilles dames. La liberté n’est qu’apparente pour ceux qui n’ont pas un flirt ou d’autres intérêts à soigner; Georges était donc trop souvent la proie de quelque raseur vacant, d’un vieux sportsman qui vous empoigne, dès le breakfast du matin, dans la salle à manger; il vous raconte ses exploits à la chasse, vous reprenant, si vous coupez le haut d’une grappe de muscat, au lieu d’en détacher les grains inférieurs; ou si—cela m’arriva, je m’en confesse—on esquisse une poignée de main, ce qui choque tant les Anglais.
Nulle part, ce n’était, en somme, l’équivalent des milieux intelligents, ceux de Georges, à Paris. Irait-il dans les universités? Il tenta Oxford et Cambridge; les professeurs étaient alors dédaigneux des Français, fascinés par l’Allemagne; et dès que Georges était à quelque réunion, on l’attaquait sur le «Dreyfus case», avec des arguments auxquels il était sans réplique, par l’ignorance où il se trouvait des détails du procès, et ses discours en devenaient si puérilement chauvins, qu’il manquait son but. Ainsi, d’ailleurs, dans toute l’Europe, vers 1898, quand un Français sortait de son pays, il se rendait compte de ce que sa nationalité avait perdu en prestige, et du malentendu que l’abominable «Affaire» avait créé.