Le matin, de sa fenêtre, Georges assistait au vidage dans les tombereaux du fondoir, de seaux pleins de volailles, de langoustes, de fruits, de légumes, reliefs de repas trop riches; les employés de son hôtel, le ventre à moitié vide, aidaient à remplir, comme d’ordures, des baquets d’aliments précieux qui, demain, seraient savons ou chandelles. Et dans le ruisseau, assistant à ce scandaleux «coulage» de la richesse, une mère famélique vendait des allumettes en pressant contre son sein un gosse moribond.

Le soir, dans quelque music-hall populaire de l’Est, il crayonnait sur un album, assis à côté de Cynthia.

—Regardez, regardez! Toutes les femmes sont belles, chez vous, belles de laideur, ou belles comme des nymphes d’Arcadie!... Les contrastes de la lumière et de l’ombre prêtent à vos «costers» la majesté d’un Rembrandt, et c’est «d’aujourd’hui», du neuf, de l’inconnu, du moderne! On n’a jamais peint cela! Voilà ce qu’il faudrait rendre, mais comment interpréter ces choses en les magnifiant?

Dans un monde nouveau, des formules expressives restaient à chercher.

Cynthia prétendait qu’il était impossible de peindre Londres, sans quoi, un Anglais l’eût tenté.

Georges s’y consumerait, mais il essaierait de reproduire avec ses pinceaux cette fourmilière de géants, «race aux angles aigus, chez qui l’ossature a plus de forme que les pierres d’une cathédrale gothique»; il rendrait la qualité comestible de ces chairs où afflue le sang vermeil, quand les pâles chloroses ne les oxydent pas comme des plats métalliques; il peindrait les gosses aux hardes teintes des couleurs les plus audacieuses, ces fillettes qui lui rappelaient Jessie Mac Farren!

Aymeris et une sœur de Mrs Merrymore allèrent ensemble à Eton où était élevé un arrière-neveu de lady Dorothy, son filleul. Ces dames Northmount avaient l’espoir de prouver à un Français qu’un collège de «gentlemen» ne conviendrait pas pour James, quand il serait en âge d’y être admis; il y avait d’autres institutions moins aristocratiques, destinées à la «middle class», qu’elles s’obstinaient toutes à confondre avec notre bourgeoisie. Le Prévôt des Etudes, à Eton, était un charmant vieillard, dont la femme appartenait à la famille de Thackeray. Rossetti avait dédié un sonnet à Mrs X., et Holman Hunt l’avait fait poser pour une madone.

Le logis du «Provost» était parfumé encore de préraphaélitisme; du parloir de Mrs X., tendu d’une cretonne de William Morris, on distinguait à travers les saules, au delà du petit bras de la Tamise, le profil du château de Windsor. Le «Provost» prêtait volontiers des livres rares, il en offrit à Georges, qui parfois alla en compagnie d’une sœur ou l’autre de Cynthia à Eton pour le thé; le filleul y venait après ses leçons; on achevait la journée dans la Saint-George’s Chapel à écouter des fugues de Bach que jouait, pour ces dames, l’organiste du Roi. C’est là que le rejoignit parfois Mme Merrymore. Eton, les garçons, le filleul de sa mère, lui étaient un douloureux spectacle, car c’est là que son enfant aurait dû être alors.

On revenait, à la nuit, par les quartiers suburbains de Londres, parcourant des kilomètres de constructions basses, d’échoppes de bouchers, de marchands de poissons aux torches de gaz; le samedi, des ouvriers et des ménagères faisaient leurs emplettes pour le dimanche, dans les agglomérations des anciens faubourgs mangés par la Métropole, et où la campagne se fond dans la ville; Richmond, Chiswick, Kew et enfin Chelsea. Ces retours emplissaient Georges d’aise et de confiance en cette vie anonyme et pullulante de la banlieue où se dégorge la City, où le travailleur respire comme une plante que l’on met sur le rebord de la fenêtre, au soleil.

Aymeris et Cynthia s’arrêtaient dans les bric-à-brac, rapportaient presque toujours quelque trouvaille; ils visitaient d’anciennes villas du XVIIIe siècle que n’avaient pas encore renversées les entrepreneurs de ces interminables rangées de petites maisons à bon marché, qui les remplacent.