—Je me vois assez bien, ici!—disait Georges en sortant.

—Vous n’allez pas louer, j’espère, une de ces villas du temps des George! elles ont bon style et parfois leurs jardins sont jolis, avec leurs buis taillés, mais les entours sont odieux pour un gentleman—disait Mrs Merrymore en pinçant ses narines. Le peuple sent mauvais!

On aurait cru, d’après ses dégoûts, qu’elle méprisait les pauvres, quand, au contraire, elle s’occupait, à sa façon, de les éduquer et de leur venir en aide; à Paris elle avait fréquenté des classes du soir, des «universités populaires», où de jeunes «dreyfusards» tâchaient d’inoculer aux artisans le poison de la Littérature et de l’Art. Elle avait projeté sur un écran, avec une lanterne magique, des photographies d’après Léonard, Watteau, Cézanne, Degas, et mis en scène des pièces de Shakespeare, où elle avait apprécié la rapidité de compréhension des jeunes Français. D’où sa singulière propagande sociale dans nos universités populaires, son culte pour Séailles et Anatole France. Elle pensait ainsi nous guérir de ce qu’elle appelait la «sentimentality» bourgeoise, qui seule expliquait le tour pris par cette «affaire de trahison» qu’Aymeris lui-même se refusait à considérer du point de vue juridique, comme quiconque l’eût fait dans tout autre pays.

Or, n’était-ce point, de sa part à elle, une autre «sentimentality», l’anglaise?

Mrs Merrymore se montrait sensible à certaines vertus, au charme de la France, comme Aymeris l’était aux beautés de l’Angleterre; mais leurs sympathies inverses et contradictoires se heurtaient, car ils avaient, chacun, la passion d’épiloguer, de discuter et, l’un pour l’autre, une affection qu’ils ne pouvaient plus se cacher. Mrs Merrymore niait presque Racine—elle ne le comprenait certes pas, elle était fermée au lyrisme de Barrès—«ce nationaliste romantique», mais elle s’entourait de jeunes peintres qui commençaient de subir l’influence de notre néo-impressionnisme, après celle de notre réalisme terre à terre; et elle niait la peinture anglaise. Georges soutenait que l’art britannique faisait fausse route, en abandonnant l’idéal du moyen âge italien, celui du préraphaélitisme à la Burne Jones. L’œuvre de Ruskin était, selon lui, d’une «sentimentality» moins dangereuse, en ses efforts plastiques, que celle de nos «immondes» cartes postales et de notre littérature dramatique.

Mme Cynthia approuvait l’importation esthétique de ce que Georges tenait pour le moins assimilable au génie anglo-saxon; ils se chamaillaient, puis concluaient ensemble qu’il faut, avant tout, être de chez soi.—On ne juge sainement que les choses de son pays; et ils en revenaient à l’analyse de l’envahissante affaire Dreyfus. Le problème du Nationalisme, si aigu à cette époque, ne laissait point Aymeris indifférent, quoiqu’il se crût sceptique et se donnât, parfois, pour un cosmopolite. Combien peu l’était-il, le pauvre Aymeris! Il avait, à dix ans, comparé la vie d’un petit garçon, en France et en Angleterre; James serait un Français, mais d’éducation britannique, jusqu’à 18 ans. Quand le ferait-il venir? Mrs Merrymore lui conseillait de laisser cet enfant dans le Nivernais.

Au fond du landau de Lady Dorothy, côte à côte, Georges et son amie se sentaient, malgré leurs divergences d’opinion, comme deux frères, si peu Cynthia permettait à son compagnon de la traiter en femme. Et jamais Georges, aussi bien, ne s’était, à aucune femme, ouvert comme il le faisait auprès d’elle, sans ce malaise qui, à chaque tentative amoureuse, l’avait égaré.

Le journal de Georges m’apprit le sort de James et le peu que nous sachions sur les relations si étranges de Cynthia et d’Aymeris.

Londres 19.

Enfin, James est ici, il a six ans; dans quelques années je le mettrai à Beaumont College, école catholique. James porte mon nom, je l’ai reconnu, malgré les conseils de Cynthia. Quand j’ai revu James, ai-je eu un sentiment paternel, ou simple pitié? La pitié est un sentiment de faible, je me l’interdis. Je ne reverrai plus James avant que Cynthia ne le voie. Je ne rechercherai plus Rosemary, mais je demeure sans rancune; un autre se vengerait d’elle sur son fils. Son fils; le mien? Mais oui, le mien! Ne méprise jamais ce que tu aimas, ou tu te mépriseras toi-même. Sur cette créature obscure qui peut-être roule à quelques mètres de moi, mon amour déposa une patine comme le feu sur le cuivre d’une bouilloire. Un enfant est né, et il porte mon nom. Ses yeux! J’avais, à son âge, cet aspect souffreteux, antipathique; Nou-Miette et mes tantes ne me l’ont pas celé! A peine la Mrs Watkins que les amies des dames Northmount ont choisie, pour le mettre chez elle, et qui adore les enfants, à peine put-elle dire devant moi qu’elle le trouvât «gentil». James a l’air agressif; peut-être une force en lui se cache encore; l’eau qui sourd de la source noire, plus loin, élargira les berges de son lit et deviendra fleuve. Ce que je n’ai pu faire encore, que James un jour l’accomplisse! A James, l’indépendance, seul bien dans ce monde, m’a dit mon père à l’heure de sa mort, à l’heure de la vérité, à l’heure de la lumière.