A Paris, on l’appela «l’Anglais»:—Vous êtes revenu? disait-on. Nous croyions que vous nous méprisiez. Londres a donc pour vous des attractions extraordinaires? Ah! le mâtin!... Et les femmes?
Ces plaisanteries allaient de nouveau l’atteindre en plein cœur. N’eût-il été engagé par la promesse qu’il avait faite, l’an passé, au Directeur de l’Académie de Montparnasse, il abandonnerait tout. Mrs Merrymore vint lui tenir compagnie. Elle fréquenta la classe d’élèves en lui faisant jurer que personne n’en saurait rien, chez elle. Il n’y avait guère parmi ceux-ci que des étrangers; les Allemandes, les Hongroises, les Russes étaient les plus nombreuses. Plusieurs voisines quittèrent Chelsea et s’établirent à Paris, pour recevoir les corrections qu’Aymeris administrait, le pinceau à la main, souvent peignant sur une mauvaise étude de débutant toute une figure.
C’était, selon lui, le seul moyen de leur enseigner la technique; il institua des visites au Musée du Louvre, car il avait, comme Vinton-Dufour, cette conviction: on n’apprend qu’en regardant les œuvres des maîtres, le travail d’après le modèle nu, à l’atelier, n’est qu’un exercice. Mais se souciait-on encore de peindre?...
Dans cette Académie, autant que parmi les anciens camarades qu’il retrouvait, Aymeris dut bientôt reconnaître que Paris avait, depuis 1895, été balayé par le vent d’une sorte de cyclone, et que ses tantes étaient à peine plus aigries que tous ceux auxquels il parlait.
Mrs Merrymore, elle-même, était effrayée par les haines, qui ne se dissimulaient plus; le talent des artistes était jugé d’après leurs tendances politiques et sociales, dans un tohu-bohu de théories, de vagues aspirations humanitaires, libertaires, «intellectuelles», où se perdaient Charles Morice, le critique du Mercure de France, et ce Jean Dolent, l’apôtre de Belleville, dont elle avait fait la connaissance jadis, chez Carrière. De jeunes et de vieux universitaires distillaient de l’esthétique sentimentale, autour d’Anatole France; ils combinaient tant bien que mal des théories sur Carrière et Cézanne, et donnaient la becquée à des enfants prodiges du «Salon des Indépendants», les lumières de la Société Future, ces génies à la fois «individuels et anonymes, comme les constructeurs de cathédrales», artisans et artistes au front lourd de pensées, parmi lesquels les journalistes d’avant-garde berlinois choisissaient, chaque printemps, les plus vraisemblablement propres à établir la fortune des marchands de tableaux et les canons de la Beauté.
Darius, associé d’un certain Homberg, dit à Aymeris:—Il faudra que je jette un coup d’œil sur tes types de l’Académie Scarpi. Il doit y en avoir qui ont quelque don et qu’on pourrait diriger selon le goût de mes clients. Tu comprends, le coup des impressionnistes est à recommencer. Epuisé, l’impressionnisme! Un marchand ne peut vivre, à moins qu’il n’achète à très bas prix les chefs-d’œuvre de demain, qu’il revendra très cher. Si tu venais avec moi en Allemagne, tu comprendrais qu’un chef-d’œuvre, ça se fait comme l’on veut, quand on est commerçant! En Allemagne, nous avons les critiques à notre solde. Nous détruisons le système des grands Salons, nous faisons de petites expositions «d’un seul artiste»—quelquefois, consistant en pages de croquis—et nous commandons des articles dithyrambiques à des poètes, des auteurs célèbres..., nous les emballons; ça coûte lourd, mais ça rapporte. C’est ma nouvelle passion, après les courses, et c’est plus sûr que mes martingales. Nous supprimons toutes les banalités, nous faisons sortir de terre des génies: il n’y a plus que le génie qui paie. Et Darius qui était ingénu «comme une vache bretonne»—avait dit de lui Huysmans—ajouta:—Depuis qu’on n’imite plus la nature et qu’on ne veut plus «faire ressemblant», c’est épatant ce que nous faisons peindre à nos pensionnés. Nous les bourrons de littérature.
Darius ne voyait dans cette renaissance d’Art, qu’une spéculation, comme dans les automobiles; mais, extrêmement intéressé lui-même dans l’incroyable vitalité des «Indépendants», achetant pour son plaisir des toiles dont la verdeur l’enchantait, Georges prévit avec une mélancolie partagée par Mrs Merrymore et moi-même, la déroute des esprits mi-cultivés, une croissante insincérité dans les œuvres.
J’étais allé, un jour de correction, chez Scarpi, surprendre Aymeris sous sa blouse de professeur, comme il m’avait engagé à juger par moi-même des extravagances que ses Russes et ses Hongroises élucubraient, d’un lundi à un samedi.
—Ce n’est pas de la technique, qu’elles veulent, c’est de l’esthétique! m’avait dit Aymeris. Qu’est-ce que ces mazettes appellent esthétique? Qu’elles aillent à des conférences de Charles Morice! Elles ne savent même pas construire un bonhomme, et elles parlent de «volumes», de rythme, de style et de leur «vision psychique»! Je t’en montrerai une, qui vient à l’atelier pour faire un album de phallus «déformés» selon sa vision psychique..., la bougresse cachait ses ordures, mais notre massière a chipé l’album;—C’est grand, m’a-t-elle dit, comme du Michel-Ange que Rodin et un Japonais auraient stylisé!