«... C’est le jour de Pâques. Soyez indulgente, si je n’ai pas été vous rejoindre à Bandham. C’eût été délicieux, cette semaine de fêtes avec nos amis, les enfants en vacances, des randonnées en automobile; et vous, là, pour la causerie dans le parc, après le thé au fumoir (puisque vous vous obstinez aux cigares, homme manqué, chère amie). Cette matinée est douce comme celles des bords de la Tamise, sans un souffle d’air. Les feuilles d’un vert plus tendre que celui de Cézanne (je soutiens, contre vous, qu’elles sont faites de vert Véronèse); les pointes de lilas, les dômes blancs d’arbres fruitiers, les cinéraires bleus et les tulipes jaunes, se retrempant dans la fraîcheur de la nuit. Le silence de la rue est comme d’un dimanche à Slough. Paris, vide. Ne croyez pas que je joue au Faust... mais je me promènerai tantôt sur les remparts, nos «fortifs», du côté des courses d’Auteuil. Le pensionnat dans la maison voisine, est muet, vos jeunes compatriotes sont parties pour leur dear old England; fussent-elles ici, leurs hymnes du dimanche, venant au travers du jardin jusqu’à moi, me donneraient l’illusion que je suis le docteur Faust lui-même dans son cabinet, moins la barbe blanche. Pâques, Pâques! «Christ est ressuscité! Heureuse l’âme aimante qui supporte l’épreuve des tourments et des injures avec une humble pitié!» Recommençons. Il n’y a même pas un piano dans le voisinage, qui agite l’air alourdi, ce matin, du coton sur nos têtes, en denses flocons, comme ce jour de régates à Henley, où nous nous endormîmes dans le canot, à l’indignation de nos hôtes.
Je suis seul, comme Faust, quand il va se vendre à Mephisto.
La maison est tout à fait prête, Madame. Qu’une femme y vienne, il n’y manque que vous. Je n’ai pas encore tout essayé! Recommençons! J’ai quatre toiles au Salon, puisqu’il fallait faire acte de présence. J’ose à peine vous le dire, mais c’est encore un coup d’épée dans l’eau. J’ai parcouru les journaux au lendemain du vernissage, par acquit de conscience. Des choses m’arrivent, à peine croyables! Le vieux critique, ami de Beaudemont, celui-là qui a craché, il y a vingt ans, ses premières insultes, fait semblant de me croire mort... Georges Aymeris serait un nouvel artiste, du même nom que moi.
J’avais invité Emmanuel à déjeuner, il est de passage ici, je serai seul, car il a quelque engagement ailleurs. J’irai donc à Saint-Germain, me perdre dans la foule, puis je reviendrai «devant la porte de la ville», aux fortifs, faire le Faust, un peu avant le coucher du soleil, à moins qu’il ne pleuve. Voici des raies bleues dans le coton gris du ciel.
Je ne pense qu’à vous...»
Autre lettre à Cynthia.
«... Cette journée de Pâques a tourné au rebours de mes prévisions. De Saint-Germain, où je n’ai pas déjeuné, je me suis fait conduire un peu au hasard dans la forêt de Marly. En montant jusqu’à l’abreuvoir, l’église à mi-côte; et ce fut, soudain, comme un coup de baguette magique. La belle ordonnance de cette façade à colonnes, je ne sais quoi dans le gris sale, mais si fin, me fit penser à l’Italie, que je connais très peu. Plus haut, derrière l’abreuvoir, je regrettai d’être venu sans ma boîte et un panneau; le peu qui reste de cette architecture majestueuse, l’eau où se reflétait un ciel bleu pâle, une maison blanche, les arbres; une analogie singulière, plutôt une association d’idées, je ne sais quoi! Et je me crus à Mantoue, sur les bords de l’étang du palais des Gonzague.
Moins que l’heure, le jour, la saison, les lieux m’importent; il n’en est pas où l’on ne puisse s’exalter, en avril, et je ne vous fatiguerai plus de mes jérémiades. Je regrette moins, aujourd’hui, de n’être pas en Vénétie, où je voulais vous emmener, et me demande même si ce n’est pas un snobisme, cette religion de la terre italienne. Avril est trompeur, méfiez-vous d’avril, car il embellit toutes choses.
Je me suis, dès les portes de la ville, senti renaître. Ce n’était qu’une neige d’arbres fruitiers, je ne m’étais jamais avisé que Paris eût une telle ceinture; les pétales blancs voltigeaient dans l’air. Claude Monet et Sisley ne sont pas de très grands artistes, mais il leur suffit d’avoir été les premiers à sentir et à faire revivre cette pauvrette beauté.