... Ce que devait, il y a cent ans, être cette banlieue!... Mais c’est quelque chose d’autre qu’il faudra faire demain: retrouver le grand style, organiser, synthétiser, non pas en paroles, mais malgré soi, spontanément.

A Versailles, j’ai fait visite à mon vieux X..., le peintre espagnol, il m’a dit:

—La peinture à l’huile est un art périmé. On n’en fera plus, on ne saura plus la faire. Il y aura autre chose...

X... habite Versailles toute l’année maintenant. A 70 ans, il construit un atelier où il compte bien encore faire des œuvres. Comme nous admirions ensemble la façade du château, qu’il connaît aussi bien que M. de Nolhac et que Lobre, il me disait qu’à son âge, il ne faut plus se préoccuper de ceux qui vous suivent, mais que le bonheur est dans la pratique du culte dans lequel on est né. Il prévoit un bouleversement dans l’art, comme dans l’ordre social; mais ayant vécu soixante et dix ans, il tient à l’«ancien», et lit des mémoires du grand siècle dans les parterres de Le Nôtre. Moi, qui me sens plus jeune qu’à vingt, je souffre de ce double attrait du passé et de l’avenir, je voudrais pouvoir jeter un pont où accompagner, comme sur l’arc-en-ciel à la fin du Rheingold, les jeunes héros dans leur nouvelle demeure; et ne pas les suivre en boiteux, comme Mime, malgré mon «limp» (qui va mieux grâce à votre masseur).

Mes élèves ne comprennent pas que je suis avec eux. Alors, je vais causer avec le vieux X..., à Versailles, puisque je ne vous ai plus en ce moment, et je reviens plein d’inquiétude et me demandant si je ne suis pas très bête de me «tracasser» comme je le fais.

...A mon âge, ce sont des bains de Jouvence, ces après-midi de Pâques à la mi-avril...

Et la rentrée, vers le soir, se fit dans la sérénité, une lumière élyséenne où, comme en Angleterre, les visages orangés, les vêtements, tout se fond dans une vapeur d’aube où rien n’a encore eu le temps de se couvrir de poussière.

P.-S.—Je m’aperçois que je ne vous ai pas dit ce que je voulais. C’est à propos de James que j’avais le dessein de vous écrire. Faites un grand effort: voyez-le. Dites-moi ce que vous en pensez. J’ai de grands projets. Vous les trouverez subversifs.»

Autre lettre, même semaine.

«...Je prends ici plaisir non sans mélancolie, car, chez moi, je revis une longue phase de mon existence, mon enfance, ma jeunesse. Je dois encore être pour vous un homme plein de mystères; mes biographes, si jamais j’en ai, auront maille a partir avec mon œuvre et mon «éthique». Je m’explique ici. Paris me rappelle bien les circonstances que «j’ai subies». Laissez-moi vous écrire longuement; sinon, je me sentirais plus loin de vous; permettez-moi donc de faire, pour vous, un peu de mes mémoires. En me retrouvant avec des jeunes gens dans l’Académie Scarpi, je sens, comme à un siècle de distance, l’abîme qui sépare l’époque de mes études et celle-ci. L’humanité, si elle se transforme toute, comme les artistes se sont métamorphosés depuis vingt ans, Dieu alors où veut-il en venir?»