Ceci m’avait paru très singulier... Miss Marjorie n’y trouvait aucun sens. Cynthia ne put croire qu’un enfant si jeune eût l’odorat si fin et l’intelligence si vive qu’il pût remarquer, comme elle l’avait fait elle-même, que les voyageurs rapportent d’Angleterre une odeur spéciale dans leurs vêtements, et que les gens du Continent en ont une autre.
Je demandai à James ce qu’il voudrait être plus tard. Il dit:—Quand je serai grand? Un de ceux qui ont une automobile pour aller plus vite à Windsor.
Et comme je lui offrais des jouets dans une boutique du village, il choisit une boîte de couleurs, et trois pains de vermillon:—Je peindrai tout en rouge!—dit-il.
Après des adieux très tendres et la promesse que nous reviendrions, nous retournâmes à la gare.
Dans la voiture et dans le train, nous échangeâmes nos impressions avec mes compagnes. James avait déplu à Cynthia; Miss Marjorie le trouvait «quaint» (bizarre). Je l’aimais déjà; mais qu’est-ce que son père penserait de la palette?
Quelques jours après, comme je racontais ma visite à Georges Aymeris, la palette provoqua les interjections auxquelles j’étais tout préparé.
—Encore un peintre! Mon fils en serait-il un? Horreur! Et il voudra conduire des automobiles! Eternel recommencement! Voici un marmot qui ne sait pas qui il est, n’a vu que des poules et des vaches en Bourgogne, des bateaux et des paysans en Angleterre; et il choisit une palette! Et les automobiles! Aurait-il le goût du luxe? Rien ne pouvait me faire plus de peine... Au fond de moi-même, j’espérais avoir en lui un petit gars bien portant et sans deux idées dans la tête. Enfin il a l’air robuste, dis-tu? Et il a mauvais caractère, il sait ce qu’il veut... Ça, c’est bon!
Georges Aymeris me parut plus que jamais préoccupé par des questions sociales que lui avaient soumises Mrs Merrymore et Darius Marcellot. Il relisait Jean-Jacques Rousseau, qui l’exaspérait et le fascinait à la fois; des jeunes gens lui apportèrent des tracts de l’Eglise de l’Apostolat positiviste du Brésil: «L’Amour pour principe, et l’ordre pour base»; «Le progrès pour but»; «Vivre pour autrui»; «Vivre au grand jour».
L’ordre et Georges Aymeris! Quelle rencontre!
Dès que je le quittais, quelque «intellectuel», envoyé par Darius Marcellot, venait le faire souscrire pour des publications, l’enrôler dans les ligues qui, je le savais, lui semblaient aussi vaines que ridicules. Et tout le décousu qui se marquait de plus en plus dans sa vie de célibataire, était dû, selon moi, à ses soucis de père, à cet enfant du hasard qu’il tardait toujours à revoir, par terreur de ce qu’il découvrirait.