Jusqu’en septembre, je parvins facilement à faire travailler Georges, en France, quoique Mrs Merrymore fût retenue auprès de sa mère. Des Américains l’emmenèrent en excursion, entre deux portraits, dans les premiers jours d’octobre; puis il alla en Angleterre d’où il m’écrivit quelques lignes nerveuses, dont celles-ci:
«... J’ai revu l’enfant; je me présentai sans prévenir, comme vous autres; la même scène recommença, presque insoutenable d’émotion pour un père; je croyais me voir à l’âge de James. Pauvre enfant, pauvre enfant chéri! Malheureuse créature! James a tout en lui de ce que mes tantes réprouvaient en moi, tout ce qui effrayait mon père; et il a aussi—mais cela vous ne pourriez, vous autres, vous en rendre compte—il a, de Rosemary, des expressions de chat sauvage. Cette mère! Nul ne sait où elle est. J’ai fait faire des recherches par la Police, par des Agences: rien! Mais cet enfant! Avec les couleurs que vous lui avez données, il a fait un album d’aquarelles que mes élèves de chez Scarpi voudraient pouvoir signer. Simplement stupéfiant! Il a surtout imaginé une maison et un jardin dans des plans inconnus, et dont les fenêtres de derrière sont visibles comme celles de la façade! C’est à la fois géométrique et fou, d’une couleur merveilleuse, d’une violence et d’une harmonie de sauvage. Je m’entoure des œuvres de mon fils, il me semble n’avoir jamais rien autant admiré. Est-ce donc cela le génie? James n’a pas dix ans; que fera-t-il de ses dons? C’est effrayant, effrayant à tous les égards! Mon enfant va-t-il être aussi hanté par le Formidable?... Quelle curieuse époque!»
Par d’autres lettres, je sus que Georges, plutôt que d’aller à Windsor, faisait venir James à Londres. Les vêtements du petit garçon, ses façons de «sauvage» gênaient mon ami, quand Georges faisait luncher James au grill room de l’hôtel, ou le menait chez les Northmount; mais Georges ne voulait pas l’habiller autrement, ne le grondait même pas quand il lançait son assiette à travers le restaurant. James lui semblait admirable ainsi, mais il aurait fallu vivre dans une île déserte. Aymeris devrait renoncer à ses habitudes, ou bien ne plus avoir auprès de lui ce «chat sauvage», s’il éduquait James d’après les principes pour lesquels il avait récemment incliné.
Chez lady Dorothy, «l’anomalie» avait encore plus d’inconvénients qu’à l’hôtel, où cependant le manager demanda à Aymeris «qui était cet enfant comme on n’en recevait pas au Kensington-Gardens Palace et dont se plaignaient les voisins de table, ainsi que le personnel».
Alors, Cynthia découvrit dans Kensington, une école catholique, préparatoire à Beaumont College, et commença l’apprentissage de James comme «gentleman», Georges n’ayant pu résister plus longtemps aux prières de ses amies. Et, au fond de soi, il devait apercevoir comme il est malaisé d’être un révolutionnaire doctrinaire quand on est le fils des Aymeris et qu’on espère s’unir, quelque jour, à la petite-fille d’un duc. La vie détruisait, un à un, les plans de Georges Aymeris. Cynthia, son Egérie du moment, troublait l’artiste et n’organisait rien de solide.
James était en retard pour ses études, plus que ne l’avait été Georges. Celui-ci, agissant avec son fils comme Mme Aymeris avait agi pour le sien, exagéra ses soins, fit prendre à James trop de leçons; l’enfant voulut retourner à Slough avec les Watkins, il se disait fiancé à Lettie, l’aînée des fillettes. On le renvoya de sa pension, il fut bouclé chez un «tutor»; ses mains devinrent propres, les sœurs de Cynthia lui choisirent de jolis «complets». Comme il était intelligent et grand liseur, ses progrès furent surprenants; mais il dessina moins. Etouffait-on le génie du jeune phénomène? A la rentrée des vacances de Christmas, qui se prolongent jusqu’au début de février, les prêtres de Beaumont virent arriver une nouvelle recrue, coiffée d’un chapeau de soie haut de forme, avec un col blanc, une Eton jacket et un pantalon gris long. Adieu Jean-Jacques Rousseau et l’Ecole de la Nature!