Les Northmount allaient refondre dans le moule des anciennes traditions, le fils de Georges, celui qui serait peut-être devenu le Messie que le XXe siècle attend pour rénover l’Art.

Le studio qu’il avait occupé à Chelsea se trouvait encore vacant, Aymeris le reprit pour exécuter une série de toiles qu’il avait hâte de peindre pendant cette année où il ne s’éloignerait pas de James ni de Mrs Merrymore. Le monde des artistes, à Londres, suivant de très loin le mouvement de Paris, des jeunes gens silencieux mais d’avant-garde, créaient des chapelles, des clubs d’admiration mutuelle, et le Maître Augustus John, était déjà le fameux ancien hôte de Montparnasse, un Puvis de Chavannes néo-impressionniste, dessinateur archaïque à la façon des élèves d’Alphonse Legros. On s’entourait de marchands-amateurs, de dames esthètes, socialistes et humanitaires; la sœur d’un duc, qui avait épousé un modeste avocat, lançait des toilettes florentino-chinoises et exhibait dans les concerts de Richard Strauss sa figure de Blessed Damosel. Il sévissait, comme chez nous et à Berlin, des critiques-prophètes; le journaliste Cyril Edwards rendait oracle, avec les yeux clos d’un dieu de la Longévité, les mains croisées sur son ventre de matrone; ce cosmopolite, snob, fort spirituel, avait connu Georges chez la princesse Peglioso; la méchanceté de ce magot papelard s’exerça à loisir contre mon ami pour qui Londres devenait un second Paris des ans sinistres.

Cynthia raillait ce qu’elle appela la «phobie» de M. Aymeris, son «délire de la persécution», et elle le contraignit à fréquenter ces milieux artistes, les seuls où elle allât, depuis que la «Society», selon l’ordre et le désir d’Edouard VII, était envahie par la finance. On ne distinguait plus les frontières de cette «Society», si ouverte à tous ceux qu’une grosse fortune recommandait à un souverain fastueux, ami du plaisir et des milliardaires.

C’était alors à qui inventerait les plus belles fêtes; les danseuses du ballet russe, les comédiens de nos théâtres, nos auteurs dramatiques, allaient à Londres comme à Deauville pendant les courses. Mme Réjane, Jeanne Granier dînaient à la Cour et descendaient chez les duchesses. L’une de celles-ci, pendant le procès Steinheil, se prit, pour l’héroïne, d’un enthousiasme charitable, et allait proposer à cette vedette des tribunaux, de venir à Nimrod Castle, comme dame de compagnie de «Sa Grâce», dont la prestigieuse inculpée élèverait les filles.

Aymeris, comme confrère et collègue du peintre Steinheil (neveu de Meissonier), fut interviewé par des journalistes et alla au studio de la duchesse, qui avait un service à lui demander; invitation que ne put refuser Georges, lui, un des fondateurs d’une société dont un Français, ami de la duchesse, était le Président d’honneur.

Les enfants de cette femme-Mécène posaient pour un groupe que le rival de Sargent, le Chevalier von Münchstorff, brossait pour commémorer le couronnement du roi Edouard, dans la galerie des ancêtres, à Nimrod Castle. Le duc actuel était pour la première fois apparu avec ses insignes, en cette occasion historique, étant «entré» dans ses titres et propriétés peu de temps auparavant.

Aymeris fut reçu au studio, tandis que les jeunes gens et les jeunes filles venaient de prendre le thé; les plus jeunes se livraient à une partie de quilles avec les boules de carton argenté et les tiges d’or des couronnes ducales. Un des fils lui dit, comme il ne riait pas assez fort:—C’est du toc! Maman loue ces objets d’héritage chez un costumier de Covent-Garden, les «coronation-days» sont rares.

Les manteaux de cour avaient été portés par les figurants, le velours cramoisi était de coton; le second fils du duc, Lord X..., agita une sonnette, fit un speech burlesque, en imitant la voix paternelle; c’était «father», à la Chambre des Pairs, bégayant son premier discours sur une question indienne. Le noble Lord ajouta, pour Aymeris:—Nous tremblons, les jours où «father» fait l’orateur au Parlement, et nous ne lisons pas les journaux, car «father» n’est habile qu’à la chasse et à faire des ronds avec la fumée de son cigare!

Tels étaient les jeunes aristocrates dont la femme Steinheil serait, si elle y consentait, la compagne et l’éducatrice.

Le Chevalier von Münchstorff, de New-York, un béret Rembrandt sur la tête, allait au-devant de nouvelles baronnesses du Royaume, d’épouses de «Knights» et de Baronnets à noms allemands, venus à la fin de la séance admirer l’ouvrage du virtuose, offrir à Mme la Duchesse des loges d’opéra pour le cycle Wagner, les ballets russes, ou payer tout ce que voudrait Sa Grâce, perles, meubles rares, robes et fourrures. En Angleterre, il est de bon ton d’accepter.