En attendant que j’aie une cuisinière et un jardinier-valet, je prends pension au Lung’Arno, près du pont del Spirito, chez une vieille qui a des filles galantes; mais je dîne chez Volpi, dans l’immonde sous-sol où les artistes et les littérateurs tiennent leurs assises. Je veux «faire vie à Florence», complètement. Je suis déjà dégoûté de ce monde, presque de cette ville—mais j’y suis un inconnu, ce qui ne serait pas possible à Rome; Venise sera pour le printemps.—A Pâques, vous y amènerez James...»

Rome, janvier 1910.

«Chère Amie,

«Oui, je suis venu à Rome, Florence n’était déjà plus possible. Le fils d’un ancien magistrat que connaissait mon père, m’a rencontré à un dîner qu’on m’offrit au cercle Lionardo da Vinci. Florence est la province, immédiatement on apprit que j’y étais seul; des Français, très médiocres, m’ont fait la chasse; le fils du magistrat X... est directeur de l’Ecole française de Florence, une très pâle et pauvre institution, comme la plupart des nôtres, à l’étranger. L’Allemagne règne ici. J’en eus la preuve, dès que Darius et sa Rachel Luxembourg ont apparu chez Volpi. Cette femme, qui est de Dresde, semble célèbre parmi les traînards du Volpi. La villa Epicuria va devenir, par l’industrie de cette Rachel, un magasin de peintures néo-impressionnistes, et de bric-à-brac (meubles coloriés de la campagne toscane, vieilles étoffes de fil et de coton imprimées, etc., etc...). Lœser et Berenson, les esthéticiens américains, savent que Rachel a deux Cézannes à vendre, je n’ai pas de quoi me les offrir, car je suis toujours à court, malgré votre bon management des fonds que je vous ai remis, et Rachel prétend que, grâce à ses affaires avec Darius, la villa Epicuria ne me coûtera rien. Mais je ne puis profiter de cette maison... et la nourriture allemande, saucisse et choucroute, me réussit encore plus mal que celle du Volpi. Pickles, concombres, salades sucrées, café au lait: les régals de Fraülein Rachel Luxembourg. Ses enfants crépus renversent la sauce sur la table, ils sont plus sales que mon petit James ne l’était, du temps des Watkins. Combien je vous suis reconnaissant de l’avoir, malgré moi, mis à Beaumont College!...

Darius est à Naples, pour ses études sur Croce, le philosophe; je l’attends ici. Darius, en plein socialisme philosophique, est devenu très allemand. Nous trouvons des Allemands à chaque coin de rue; et, tout de même, Rome est presque pour moi comme Londres, je me promène dans la Campana, chaque après-midi, en landau ouvert, avec des Anglaises qui hivernent à Rome. Qui connaît du monde à Rome ne peut échapper aux importuns. Un jour, après un déjeuner au Castello dei Cesari, je me rendais, seul, à la Via Appia. Les voitures étaient si nombreuses et la poussière qu’elles soulevaient si épaisse, que j’attendais le crépuscule dans le jardin des Trappistes (catacombes de Saint-Calixte) d’où l’on aperçoit, comme dans un Corot, le dôme de Saint-Pierre, au bout d’une pergola, et, de l’autre côté, le tombeau de Cecilia Metella. Je croquais une tablette de ce bon chocolat que fabriquent ces moines, et je discutais avec un Père chocolatier des moyens de peindre chez eux, et de ranger mes ustensiles sous un hangar. Une voix de femme m’appela: c’était Lady Ethel, la fille de la marquise de Hintley, que je n’avais pas revue depuis 1871, ma compagne d’enfance; on m’avait indiqué à elle dans la chapelle Sixtine. La marquise voyage avec une grande fille phtisique et c’est avec ces deux dames que je fais mon tour quotidien dans la Campana. Elles me mirent en relation avec votre Ambassadeur et les habitués du Grand Hôtel; donc, obligation de déposer au Palais Farnèse une carte pour mon Ambassadeur, puis une autre à la villa Médicis. Les élèves de l’Académie me montrent leurs travaux, et que puis-je en dire? Voilà encore un des problèmes de ces temps: l’Académie de France à Rome! Des fonctionnaires, des petits bourgeois bombardés peintres-lauréats, des intelligences de clercs de notaire. J’imagine les ombres de M. Ingres et de Corot, errant, au clair de lune, dans les bosquets de buis, sous les chênes-lièges de la villa, et leur dialogue! S’ils entraient dans les ateliers des nouveaux Prix de Rome, que diraient-ils à ces déracinés?

Malgré la Via Nazionale, les quartiers-neufs de la Rome des Allemands, Rome reste divine et, quand on y vient pour la première fois, on sent que c’est un événement grave et considérable dans une vie.

Je ne sais pas comment me défendre! Il y a pourtant des hommes de pensée qui, à Rome, installent leur travail et évitent le monde. Héritage de ma mère? Ah! l’hôtel de l’avenue Montaigne, l’odeur en reste dans ma peau, je ne m’en laverai donc jamais!

Si je mange dans les trattorias, il se trouve toujours, près de moi, quelque «art-student», l’une quelconque de mes élèves de l’atelier Scarpi. Deux Anglaises, une miniaturiste et une aquarelliste, ont remis le grappin sur moi. Il faut voir l’intérieur de ces idéalistes, sans feu ni lumière! Toutes à l’Art! Il faudrait aussi que vous vous efforciez de m’avoir un éditeur pour les illustrations du «Songe d’une nuit d’été», dont cette Miss Smithson est l’auteur. Elles crèvent de faim, ces femmes, Lady Ethel a commandé des miniatures à Miss Reed (l’autre vieille fille). Pour soulager de telles misères, on regrette moins d’avoir fait la connaissance de votre Ambassadeur. Ceci: l’héritage de mon père. Misère, misère, misère...

Mais vous avez raison, j’aurais mieux fait de continuer ma série de Londres. On se cache mieux, là-bas.