«Dearest Cynthia,

«Attendre, attendre, toujours attendre, je ne le puis plus! J’ai cru qu’il fallait oublier l’Angleterre et ceux qui s’y trouvent, sauf ce malheureux enfant, principal obstacle, je le crois, à la réalisation d’un désir devenu pour moi de plus en plus violent. Vous semblez l’aimer, plus que vous ne m’aimez. Aujourd’hui, James est à vous et à vos sœurs. Je vous ai quittée sans mot dire, après une de mes crises de dépression, peut-être la plus forte que j’aie encore traversée, sans motif apparent, cette fois! Je ne puis vous en dire la cause—d’ailleurs futile. Si l’on savait ce qui détermine certains suicides! Mais j’ai alors senti, mieux encore, combien mon équilibre est fragile. Décidément, je ne m’accroche à rien. La vie du célibataire n’est pas faite pour votre ami. Du bruit, du mouvement autour de lui, et beaucoup de solitude pour beaucoup de travail, cela n’est point assez; il me faut une compagne, de moitié dans ce que je fais et dans ce que je pense. Je l’ai rencontrée, cette compagne, et il paraît qu’elle n’est plus pour moi, mais pour ses sœurs et pour mon fils. Donc, j’ai fui. Je n’aurai donc jamais à moi seul une créature aimée? Et l’on appelle cela égoïsme!

Me voici dans le pays où se cachent les détraqués, les vicieux, les mécontents, les irréguliers de toute provenance, les amours inavouables. Ce n’est pas à une Anglaise que j’apprendrai cela, Florence est la Cité à laquelle, depuis plus d’un siècle, vos irréguliers demandent asile.

Chaque jour, en montant à la villa Epicuria, je longe des murailles semées d’iris, derrière lesquelles le diable, seul, sait ce qui se passe: amours terribles, ici, pour ceux qui ont le mystère et la liberté; c’est un aveugle et son jeune compagnon, poète; on ne les voit jamais, ils ne sortent plus. Dans une autre villa, c’est la Princesse, qui plus jamais ne releva son voile que pour sa fameuse amie la romancière, depuis que son royal visage, reflété dans le miroir, a donné de l’inquiétude à cette folle. Elle cultive son jardin, suit la chute du soleil derrière la coupole du Dôme... Florence est le tombeau des déceptions.

Que de loisirs, ici, pour passer en revue mes années d’apprentissage, mes erreurs sentimentales, à l’ombre des cyprès, en cette Toscane dont la terre a produit de si éblouissantes fleurs d’art, mais que je n’ai pas envie de respirer! Quel endroit pour y venir renoncer! Aucun pays ne me donna moins envie de peindre. J’y suis venu comme dans un sanatorium, bâti par les plus grands architectes, et sans laideurs modernes. Une Suisse supportable.

Ici, je n’ai pas de nationalité, je deviens anonyme; un voyageur dans un musée. C’est la prolongation de cet état que vous connaissez comme moi, Cynthia: le rêve dans la couchette d’un wagon-lit; point de lettres, ni de téléphone, toutes communications coupées, une trêve de quelques heures. L’hier a pris fin sur le quai de la gare, à Charing Cross. Mon imagination construit le demain comme un château en Espagne.

Depuis que je suis ici, je vis comme un enfant qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre, et les yeux pour ne pas voir ce qui lui fait peur...

Donc, à vous l’enfant James. Je vous l’ai remis, je vous l’ai confié. Pendant les vacances, vous me l’amènerez. En dehors des vacances, puisque vous ne voulez pas être aux yeux de tous à moi, sachez ce que je compte faire.

Darius Marcellot, complètement ruiné et sous le coup de poursuites judiciaires, compte venir ici. J’opère encore une fois son sauvetage, le sachant honnête homme, à moi dévoué et victime de son imagination romantique. Si vous êtes peu satisfaite de me savoir en sa compagnie, n’oubliez pas que, par votre refus d’être ma femme légitime, vous m’aurez valu ce compagnon—et sa bande. Car Darius amènera une «amie», une Allemande, et des enfants! J’ai loué pour lui cette villa Epicuria—nom absurde—et je vous écris sur le papier qu’y ont laissé les derniers occupants, des Américains.

Je ne suis pas encore installé dans cette villa, mais j’y passe l’après-midi. Une ruine. La partie habitable, date du 16e siècle. D’une tour fort haute, la vue s’étend jusqu’à Vallombrosa; un peintre autrichien y a vécu, et l’a meublée d’horrible façon; aussi, j’achète des meubles bolonais. Il y a des trouvailles à faire chez les Antiquaires; je viens de mettre la main sur un Ribera magnifique, le plus bel ornement de ma Sala. Avec les murs blanchis à la chaux, des rideaux de damas rouge, ce sera très florentin-esthète, conventionnel, bon à sous-louer à d’autres Américains, quand j’irai ailleurs.