Il se bouche les oreilles, ayant horreur des détonations. Il veut voir Jessie. A-t-elle peur? Où est-elle? Les pavés résonnent sous les semelles à clous des enragés danseurs de ronde.—Vive la République! A bas les traîtres!—crient des voix avinées. On referme la fenêtre, les volets, les rideaux. Nou-Miette embrasse Georges et l’appelle «mon pauvre petit».

C’est la nuit du 4 au 5 septembre. Georges n’y pensera jamais plus sans un frisson.

Deux jours après, l’enfant et ses femmes sont à bord de l’Alexandra, paquebot à destination de Newhaven. Le pont n’est qu’une masse de voyageurs, de malles, de ballots d’émigrants, en un mélange des trois classes de passagers, un amoncellement de bagages retenus par des cordes. Sur le quai, des bras agitent des mouchoirs, et c’est encore la Marseillaise parmi les sifflets du départ, le clapotis des aubes, les adieux jetés du bateau à ceux qui restent.

L’Alexandra n’est pas à un mille en mer qu’il incline sur l’un de ses flancs, et des centaines de voyageurs, sacs et valises, roulent les uns sur les autres; les bagages avec Georges et Jessie, assis dessus, s’écroulent et sont précipités dans la cale aux marchandises, qui n’est pas encore close. Un tumulte se produit; puis le navire exécute une manœuvre; la plage de Dieppe, la ligne des falaises apparaissent à l’avant, comme si l’on retournait en France: l’Alexandra, trop chargé, rentre au port.

De nouveau, c’est la rue d’Ecosse et la boutique des Gerbois. La ville de Dieppe est remplie de familles en fuite, de voitures, de malles. Les cousins Voinchot préviennent M. et Mme Aymeris. Quel parti prendre?

«Faites-les échapper coûte que coûte» télégraphie-t-on, «prenez la patache pour Boulogne ou le Havre, impossible quitter Paris.»

Mais le Brighton fera un voyage supplémentaire ce soir et c’est la couchette d’une cabine où l’on borde Georges Aymeris à côté de Jessie.

Ellen et Nou-Miette sont étendues sur le plancher. Les scènes de la veille recommencent, plus émouvantes dans le mystère de la nuit. La machine gronde, le vaisseau tremble, la sirène gémit et, bientôt, ruisselle l’eau sur les vitres; un balancement vous berce, puis vous déchire les entrailles, la lampe oscille, des vaisselles se brisent, des commandements rauques s’entrecroisent sur le deck, le vent hurle: Georges s’engouffre dans la tempête. Est-ce cela encore la guerre? La fatigue, plus forte que l’orage, dompte l’enfant. Il rêve, il a un cauchemar, les petits Gerbois lui font chanter la Marseillaise tandis que le steamer poursuit sa course vers la rive amie, où il déposera, au matin, sa cargaison de fugitifs.

Comme dans les images de Mrs Randall, voici une campagne trop verte que Georges de son wagon regarde filer; il grignote des sandwiches. Quelques heures après, c’est une immense gare sans bruit ni mouvement, la rue aux boutiques fermées, des cloches d’église, un midi de dimanche à Londres. La haridelle d’un four wheeler[6] à galerie trotte le long des avenues désertes, contourne des squares et s’arrête devant le jardinet d’une maisonnette, cube en briques, pareil aux autres cubes voisins, que trouent des fenêtres à guillotine, comme des joujoux anglais. Ce sera la résidence de Georges, sur la terre d’exil, en ce pays des surprises, si loin, si loin de Paris, des marronniers de Passy, du Bois de Boulogne et des tantes! Georges se sépare de tout ce qu’il n’aime pas, de sa cage, des centenaires, de la Marseillaise! C’est délicieux ici!