Le tapis cramoisi de l’escalier minuscule! La cheminée du salon, bourrée de papier rose, vert et argent, en papillotes! Et ces rideaux de dentelle blanche, qui traînent sur le plancher! Magnificence! Une glace avec un cadre aux épaisses volutes d’or reflète un berger et une bergère en biscuit de couleur, qui s’envoient des baisers; un guéridon noir, aux incrustations de nacre, est soutenu par un nègre, et des carrés de guipure ornent le dossier des sièges, si hauts qu’il ne pourrait s’agir pour Georges d’y grimper.

Serait-ce là, le Paradis? Derrière le grand salon, un autre plus obscur donne sur des cours de briques, couleur de l’aubergine. La propriétaire porte un bonnet de veuve et un châle rouge: une Mrs Vivian, avec son fils Tom, de même âge que Georges. Cette dame, ne dirait-on pas une seconde Mrs Randall? Elle fait visiter les appartements et sourit, engageante; master Tom lève les stores, indique à Georges la rue qui mène aux bons coins de la grande métropole où tantôt ils se dirigeront.

Quels plaisirs en perspective...

Nou-Miette se mettra au niveau des circonstances. C’est elle qui fera la cuisine. Il le faut bien! en attendant que Mrs Vivian lui trouve une «cook».—A la guerre comme à la guerre! Si elle juge ces travaux trop humbles, d’autre part n’est-elle pas la gardienne d’un trésor?

Miss Ellen, n’étant plus que l’interprète de Nou-Miette, devient Ellen tout court. Les rôles sont renversés. La nourrice maugrée et se rengorge, elle est «chez elle», sans patrons à ses trousses. La liberté! Georges est un prince qui se promène incognito.

Le matin, on va aux provisions chez les bouchers, les épiciers de Brompton Road; on regarde les omnibus, les hansoms[7], les charrettes des maraîchers, qui portent à Covent Garden de quoi fleurir et alimenter l’immense métropole; nos Parisiens s’habituent vite à la circulation vertigineuse, qu’arrête, d’un signe bref, le policeman royal et paternel.

Des personnes inconnues qui, pourquoi?—se demande Georges—viennent à Walton Place déposer des cartes. Il se mit à faire des visites quotidiennes à des familles de la colonie française et à des Anglais. Il dut aller à l’ambassade, Nou-Miette ayant des lettres à communiquer au chancelier, le «correspondant» de Georges. La Nivernaise devenait une sorte de courrier de cabinet.

Par économie, ils marchaient des lieues et des lieues, parfois s’offraient le luxe du métropolitain; mais l’odeur du charbon donnait à Georges des crises d’asthme, et ils marchaient de nouveau à travers les parcs, les squares, s’égaraient, même avec un plan de Londres que Georges déchiffrait assez adroitement, malgré l’extrême complication de cette toile d’araignée teintée de noir, de bleu et de jaune. Du milieu des parcs, en hiver, on voyait le soleil rouge, dès trois heures, se cacher dans une brume qui se répandait alentour en nappes âcres et glaciales; Nou-Miette se hâtait vers un intérieur ami, où ils se réchaufferaient avec du bon thé et apprendraient des nouvelles de la guerre. Au retour on passait invariablement par l’ambassade de France.

Au coin d’Albert Gate[8] et de Knights-bridge, des «placards» donnaient, en grosses lettres, des informations «sensationnelles»; la foule se battait pour obtenir les derniers journaux français parus, Georges manquait d’être écrasé, suppliait sa nourrice d’aller au Civet Cat contempler les poupées de cire et les boîtes de décalcomanie; mais Nou-Miette rencontrait des «payses» et elle n’eût renoncé à ces glorieuses fins de journée, ni pour le châle d’Ecosse qu’elle guignait depuis les froids, mais qui était trop cher, ni pour le chapeau de «lady» qu’on lui conseilla de substituer à son «too conspicuous»[9] bonnet blanc de Nivernaise.

Pour Georges, il n’y eut plus ni heures, ni jours, puisqu’il se réveillait, le matin, dans une chambre où le gaz était allumé; on était oppressé par un brouillard si dense que, du lit, on ne distinguait pas la fenêtre. On déjeunait à la lumière, de même qu’on dînait; il ne travaillait plus, car les professeurs étaient en retard ou faisaient faux bond.